Affaire Hervé (documents)

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L’affaire Hervé, jugée par la cour d’assises de la Seine le 10 novembre 1856, concerne le musicien français Auguste-Joseph-Florimond Ronger, dit Hervé, accusé d’avoir détourné, puis tenté de sodomiser un garçon de douze ans et demi, Pierre Botreau.[1] Les documents d’époque, reproduits ci-dessous par ordre chronologique, permettent en particulier d’apprécier le traitement médiatique de cette affaire de mœurs.

La Gazette des Tribunaux (10-11 novembre 1856)




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JUSTICE CRIMINELLE

————

COUR D’ASSISES DE LA SEINE.

Présidence de M. Anspach.

Audience du 10 novembre.

affaire hervé. — détournement d’un mineur.


Cette affaire, qui depuis quelque temps avait excité une vive émotion dans le monde des théâtres, avait appelé ce matin une grande affluence de curieux à l’audience de la Cour d’assises. L’acte d’accusation, qui a été lu publiquement, expose de la manière suivante les faits reprochés à l’accusé Ronger, plus connu sous le nom d’Hervé, et qui s’est fait connaître comme acteur et comme compositeur au théâtre des Folies-Nouvelles :


« Pierre Bottereau, aujourd’hui âgé de douze ans et demi, avait été, au mois de mars 1855, placé par sa mère chez son oncle, le sieur Bottereau, restaurateur à la Porte-Maillot, qui l’avait reçu comme apprenti sommelier.

« Cet enfant y était encore le 1er août 1856, lorsque, vers le milieu de la journée, l’accusé Ronger vint y déjeuner. Il vit ce jeune garçon occupé d’abord à son travail, puis arroser le jardin, et, après avoir questionné un garçon du restaurant à son sujet, il fit signe à Pierre de venir lui parler. Il lui proposa de venir chez lui être son domestique, disant qu’il le nourrirait bien, le vêtirait bien et lui donnerait 15 fr. par mois ; que, de plus, si son oncle le reprenait, il conserverait ses nouveaux effets d’habillement. Ces propositions séduisirent l’enfant. Ronger convient que le soir, vers neuf heures, à l’insu de son oncle, il viendrait l’attendre à la barrière en voiture.

« Pierre, ayant quitté furtivement la maison en habit de travail, trouve l’accusé qui l’attendait en effet avec une voiture, dans laquelle ils montèrent tous les deux. Chemin faisant, Ronger le tâta pour voir, disait-il, s’il était d’une bonne santé ; il descendit ensuite un instant et revint avec un paletot et une casquette ; dès le lendemain il compléta son vêtement avec un pantalon et deux gilets.

« Arrivés chez l’accusé, boulevard Bonne-Nouvelle, Ronger lui remit ses draps pour faire son lit sur un canapé dans le salon. Lorsque l’enfant fut déshabillé, il l’appela dans sa chambre, et l’ayant fait coucher sur son lit, il essaya d’accomplir sur sa personne un acte infâme ; la douleur que ressentit Pierre empêcha l’accusé de consommer l’attentat qui ne fut plus renouvelé.

« Le lendemain, 2 août, Ronger conduisit l’enfant à la Salpétrière et le confia à sa femme, employée à la lingerie. Deux jours après, Pierre revint boulevard Bonne-Nouvelle, où il fut nourri par le concierge de la maison. Le sieur Ronger ne couchait plus chez lui, il y venait seulement le matin faire sa toilette. Le 8 août, Pierre allait faire une commission pour l’accusé, lorsqu’il fut rencontré par un cocher de place qui le ramena chez son oncle. Celui-ci, après la disparition de Pierre, avait porté plainte au commissaire de police de Neuilly ; ce fonctionnaire interrogea l’enfant à son retour, et la conduite de Ronger, que Pierre n’avait pas révélée tout entière à son oncle, fut ainsi connue de la justice.

« L’accusé a protesté de sa bonne foi ; il a repoussé avec énergie l’imputation qui lui était faite par le jeune Pierre ; c’était un affreux mensonge, et en prenant cet enfant à son service, en le traitant avec tant de générosité, il n’avait commis qu’un acte d’humanité.

« En conséquence, le nommé Auguste-Joseph-Florimond Ronger, dit Hervé, est accusé :

« D’avoir, en août 1856, à Neuilly-sur-Seine, par fraude, détourné ou déplacé le mineur Pierre Bottereau du domicile du sieur François Bottereau, son oncle, lieu où il avait été placé par sa mère ;

« Crime prévu par l’art. 354 du Code pénal. »


Le siège du ministère public est occupé par M. l’avocat-général Barbier.

Me Lachaud, avocat, est assis au banc de la défense.

M. le président procède de la manière suivante à l’interrogatoire de l’accusé :

D. Quels sont vos noms et prénoms ? — R. Auguste-Joseph-Florimond Ronger, dit Hervé.

D. Quel âge avez-vous ? — R. Trente-un ans.

D. Vous êtes marié ? — R. Oui, monsieur.

D. Vous avez des enfants ? — R. J’en ai quatre.

D. Ils ne vivent pas avec vous sous le même toit ? — R. Ils sont en pension.

D. Vous ne vivez pas avec votre femme? — R. Elle est lingère à la Salpétrière : cela nous oblige à avoir deux logements, mais nous vivons ensemble, sans mésintelligence.

D. Je ne dis pas qu’il y ait mésintelligence entre vous, mais je constate que vous n’habitez pas sous le même toit. Depuis quelque temps la sollicitude de l’autorité était éveillée par des faits qui, dans un certain monde fort restreint, je le reconnais, témoignaient d’une grande dépravation de mœurs, et celui qui vous est reproché rentre dans la classe de ces faits. Vous êtes allé, le 1er août, déjeuner à la Porte-Maillot chez le restaurant Bottereau ? — R. J’y suis allé dîner ; il était près de cinq heures du soir.

D. L’heure n’a pas une grande influence sur les faits. Il faisait grand jour alors ? — R. Oui.

D. Le restaurant Bottereau avait recueilli un jeune orphelin, son neveu. Pendant que vous déjeuniez, vous avez remarqué cet enfant ? — R. Je l’ai vu rincer des bouteilles avec un grand courage ; je le dis au garçon qui me servait, et je lui dis qu’il m’inspirait de l’intérêt.

D. N’arrosait-il pas le jardin ? — R. Je ne l’ai pas remarqué.

D. Les soins auxquels se livrait cet enfant n’étaient de nature, il me semble, à exciter votre admiration : c’étaient des soins vulgaires, s’il en est, et, quelqu’artiste que vous soyez, il n’y avait vraiment pas de quoi exciter votre imagination. Vous avez été frappé de l’activité, du courage et de l’intelligence de cet enfant. Est-ce qu’il vous a servi à table ? — R. Non, monsieur ; c’est l’autre garçon qui m’a servi.

D. Il n’a pas approché de votre table ? — R. Il m’a été envoyé par le garçon qui me l’a recommandé, en me disant : « C’est un enfant fort malheureux, qui, au lieu d’argent, ne reçoit ici que des coups. Une dame qui est venue ici s’y est intéressée, et elle a promis d’envoyer sou mari ; est-ce vous ? » — Non, lui répondis-je. — « Eh ! bien, me dit ce garçon, vous devriez prendre le sort de cet enfant en considération, et si, parmi vos amis, vous en connaissiez qui puissent faire un acte d’humanité, ce serait une bonne action à faire. » Je répondis que, par moi-même, je ne pouvais rien faire, mais que je chercherais autour de moi. Le garçon me dit alors qu’il allait m’envoyer l’enfant, ce qu’il fit en effet. Je lui dis que je m’occuperais de lui et que je reviendrais ; que, d’ici là, je lui apporterais une adresse. « Oh ! non, me dit-il, j’aime mieux que vous reveniez me chercher. »

Je partis alors et j’allai au Pré-Catelan, où mes camarades des Folies-Nouvelles jouaient une pièce dont j’ai fait la musique. Je restai là longtemps, ne sachant comment tuer le temps ; et je me rappelle avoir lu le Figaro, qui contenait un article sur moi. Je revins le soir à Paris ; vers neuf heures, j’étais à la barrière, quand l’enfant accourut vers moi. Il me dit : « Je suis trop malheureux ; je viens encore d’être battu ; je ne veux pas coucher chez mon patron (car il ne m’a jamais parlé de son oncle), et si vous ne voulez pas m’emmener, je m’ensauverai. » C’est le mot dont il s’est servi.

Je le fis monter dans une voiture. Il avait des souliers éculés, des vêtements sordides et un pantalon notamment qu’un chiffonnier aurait dédaigné. Je ne voulais pas l’introduire chez moi dans cet accoutrement, et je lui achetai une casquette et un paletot. En arrivant chez moi, je lui fis faire son lit sur un canapé qui est dans le salon qui précède ma chambre à coucher ; et il est faux de dire qu’il soit entré dans son lit, ce qu’il n’a imaginé de dire que lorsqu’il a été devant le commissaire de police : il n’en avait rien dit à son oncle en rentrant chez lui.

Le lendemain je partais pour la campagne, et je conduisais l’enfant à ma femme, en le lui recommandant pour qu’elle observât son caractère. Quand je revins, je constatai qu’on avait commis un vol d’argent chez moi ; alors je me décidai à faire coucher l’enfant chez moi, parce que, pendant mes absences, on verrait de la lumière chez moi, ce qui éloignerait l’idée de me voler de nouveau.

Je repartis pour la campagne, et sept jours après ma femme m’écrivit que l’enfant avait disparu. J’appris alors qu’il avait un oncle, que cet oncle l’avait repris, et qu’il m’avait renvoyé les effets par moi achetés.

Je fus mandé chez le commissaire de police de Neuilly à qui je fournis mes explications dont il fut satisfait. Il se borna à me recommander de ne pas m’absenter, C’est ce que j’ai fait, et je n’avais plus entendu parler de rien, quand je fus appelé devant M. le juge d’instruction.

D. Vous avez donné vos explications avec toute la latitude, toute la liberté compatibles avec votre position d’accusé et avec le droit de la défense. Cependant, nous devons vous faire remarquer qu’il y a bien des invraisemblances dans ces explications. Vous voilà, vous, artiste musicien, père de famille, ayant quatre enfants ; vous avez l’âge de la raison, et cependant vous allez vous apitoyer sur le sort d’un petit sommelier que vous voyez pour la première fois ! — R. Il m’était recommandé par quelqu’un de la maison.

D. Vous savez ce que sont les garçons des restaurants de barrière ; ils font dans ces établissements un service qui n’a rien de stable, et la preuve, c’est que le garçon qui vous a inspiré ces idées de compassion a disparu, sans qu’on ait pu le retrouver. Savait-il, au moins, qui vous étiez ? — R. Nullement.

D. Après cette première invraisemblance, il en est une autre que je dois vous signaler. L’enfant qui vous accuse n’a contre vous aucun sentiment d’animosité. — R. Il s’est sans doute souvenu de mes bienfaits.

D. S’il s’est souvenu de vos bienfaits, il faut croire qu’il a dit la vérité. Or, il ne dit pas que c’est l’autre garçon qui l’a amené vers vous, mais bien que vous lui avez fait un signe de l’approcher ; que vous lui avez demandé s’il consentirait à entrer à votre service, et que vous lui avez promis des habits, 15 francs par mois, en lui recommandant de n’en rien dire à son oncle. Le soir, toujours d’après lui, vous l’avez attendu à la barrière, vous l’avez fait monter en voiture, et, en route, vous lui avez acheté des vêtements. Voilà sa déclaration qui a été confirmée par les faits de l’instruction. En dehors des faits honteux qui vous sont reprochés, vous voyez que tout ce que dit cet enfant a été confirmé. — R. Ce que l’enfant a déclaré lui a été inspiré par la crainte qu’il a de son oncle ; il a eu peur d’être battu, voilà tout.

D. Mais les sentiments de cet oncle pour son neveu ne sont pas ce que vous dites. Il s’est vivement préoccupé de la disparition de son neveu ; il s’est adressé au commissaire de police ; il a dit à tous les cochers qui allaient chez lui : « Vous connaissez mon petit neveu, qui était ici ; il est parti ; si vous le rencontrez dans vos courses, arrêtez-le et ramenez-le-moi. » Et son premier soin, quand il l’a eu retrouvé, a été d’aller en informer la police pour faire cesser les recherches qu’il avait provoquées. L’enfant a été interrogé par le commissaire de police, et ce n’est qu’à ce magistrat qu’il a révélé les détails dont il n’avait pas parlé à son oncle ? — R. Je sais bien que c’est la version de l’oncle.

D. Nous entendrons l’oncle et l’enfant ; toujours est-il que l’enfant, hors le fait honteux que vous savez, n’a fait que se louer de vous. S’il avait été excité par son oncle, s’il avait voulu vous perdre, il lui aurait peu coûté de dire que vous avez renouvelé vos tentatives sur lui, que vous avez tenté de récidiver. — R. Mais on savait que je n’étais pas demeuré chez moi.

D. MM. les jurés apprécieront cela. Il y a une autre circonstance qui est aussi fort extraordinaire. Vous, père de famille, dont les ressources ne sont pas illimitées, vous emmenez un enfant à vous inconnu, vous l’habillez, vous qui avez déjà quatre enfants, et, dans la voiture, vous le palpez pour vous assurer de sa bonne conformation. — R. C’est un mensonge de l’enfant.

D. C’est donc l’oncle qui l’a inspiré, ou l’enfant qui l’a imaginé, alors qu’il n’avait pas à se plaindre de vous ! Vous êtes descendu et lui avez acheté des vêtements pour que votre concierge ne vous voie pas recueillir un enfant mal vêtu. — R. Dans ma maison se trouve un bureau d’omnibus de chemin de fer qui est, le soir, le rendez-vous de plusieurs commères à qui l’introduction d’un enfant si mal vêtu et si sale aurait paru extraordinaire.

D. Ainsi c’est pour les commères et pour la satisfaction de votre conscience que vous l’avez habillé ? — R. Ça ne m’a pas coûté cher.

D. Nous craignons que cela vous coûte très cher. Comment avez-vous connu sa taille, car vous ne l’avez pas emmené chez le tailleur ? — R. J’ai jugé sa taille au coup-d’œil, et je lui ai acheté pour 15 fr. un paletot qui lui allait très bien.

D. Ainsi, vous voilà, vous, artiste musicien, transformé en tailleur, prenant vos mesures sur l’enfant et lui achetant des habits qui lui vont très bien ! — R. Le lendemain, j’ai pris le surplus des mesures avec une ficelle ; j’ai pris ainsi la longueur de ses jambes et de ses pieds.

D. Qu’avez-vous dit à votre concierge en emmenant cet enfant ? — R. J’ai dit que c’était un petit garçon très malheureux qui m’était recommandé par un de mes amis, que je m’occuperais de le placer.

D. Vous avez dit qu’il était le fils d’un de vos amis ? — R. Le concierge m’a mal compris.

D. Vous voilà, vous, père de famille, sachant très bien les désordres de mœurs qui préoccupent aujourd’hui l’autorité, emmenant chez vous un petit garçon, que vous habillez, que vous couchez chez vous, avec vous, s’il faut l’en croire ? — R. Il ment là-dessus comme sur le reste.

D. Il dit que vous vous êtes mis au lit, que vous l’avez appelé, et qu’alors vous avez essayé ce que l’acte d’accusation a rappelé. — R. Il n’a pas mis le pied dans ma chambre à coucher. Il a dit à ma femme que je lui avais fait cette proposition sur le divan, et il a dit au juge d’instruction que c’était dans mon lit.

D. Nous devons dire que la physionomie morale des déclarations de cet enfant respire la vérité ; tout y est logique, tout s’y enchaîne naturellement. Tout est conséquent dans l’accusation, dans sa monstruosité même. — R. J’ai cru que cet enfant était étranger, orphelin et misérable.

D. Mais ce serait de la folie, alors ! — R. Oui, c’est de la folie, mais j’étais de bonne foi.

L’accusé prononce ces mots avec des larmes dans la voix.

D. Quelles étaient vos ressources ? vous n’aviez pas d’emploi fixe ? — R. Pardon, messieurs, j’étais artiste au théâtre des Folies-Nouvelles, que j’ai fondé. J’y avais 600 francs par mois, et un bénéfice que j’évalue à 2,400 francs environ. Je faisais les paroles et la musique de mes pièces.

On entend le sieur Bottereau, oncle du jeune enfant qui aurait été détourné de chez lui par l’accusé.

Bottereau : Le 1er août 1856, l’accusé est venu, vers onze heures ou midi, déjeuner dans mon jardin. Je mettais du vin en bouteilles, et mon petit neveu m’aidait dans mon travail. Il arrosait le jardin. Monsieur demanda au garçon si le petit ne servait pas les consommateurs. « Oui, répondit le garçon, quelquefois, quand je ne suis pas là. » Là-dessus, monsieur appela le petit, lui parla, et le soir l’enfant avait disparu. Il avait soupé avec nous ; il posa son assiette sur la table et disparut en tablier de garçon marchand de vin. Je l’appelai, il ne répondit pas. Comme il y avait une fête aux Thernes,[2] j’y allai pour l’y chercher, et j’y restai jusqu’à deux heures du matin.

Le lendemain, comme cet enfant était chez moi depuis deux ans, je fis ma déclaration au commissaire de police. Je recommandai aux cochers de me le ramener s’ils le rencontraient, ce qui eut lieu huit jours après. En revenant de Bercy, je le trouvai rentré : un cocher me l’avait ramené. Il avait des vêtements neufs que j’ai rendus. Je lui avais fait des questions ; il ne m’avait rien dit ; mais il a tout avoué au commissaire de police.

D. À quelle heure l’accusé a-t-il pris son repas chez vous ? — R. Il était midi ou une heure.

D. Quand avez-vous quitté votre établissement ? — R. À trois heures.

D. Vous êtes certain qu’à ce moment le déjeuner avait été pris ? — R. Très certain. Je suis parti à trois heures, et monsieur était déjà parti depuis une heure.

D. Il est un point sur lequel nous appelons toute votre attention, et nous vous adjurons d’être sincère. Quand votre neveu est rentré, vous lui avez fait des questions, et vous dites qu’il ne vous a rien révélé sur la tentative dont il a été l’objet ? — R. Il ne m’a rien dit là-dessus.

D. Vous l’affirmez sous la foi du serment que vous avez prêté ? — R. Je l’affirme sous serment ; il ne m’a rien dit, si ce n’est qu’il ne rentrait pas par crainte. Il ne m’a rien dit de plus, je le déclare sur mon honneur.

D. Mais il a tout dit au commissaire de police. — R. Oui, devant moi.

D. Il est chez vous depuis deux ans ? — R. Oui.

D. Est-ce que quelquefois, dans les limites d’une correction permise, vous ne l’auriez pas maltraité ? — R. Jamais. Quelquefois des gronderies, une petite calotte par-ci par-là pour le pousser au travail, voilà tout. Je voulais le garder toujours avec moi ; sa tante l’aimait comme si c’eût été son enfant.

D. Vous avez témoigné de suite vos inquiétudes et vous avez été chez le commissaire de police. — R. Je l’ai cherché partout,

M. le président : Ronger, vous voyez quel est le caractère de sincérité de ce témoin, et vous voulez que cet homme ait été faire une honteuse et misérable leçon à cet enfant pour vous perdre ?

Ronger : Tout ce que je peux affirmer, c’est que, lorsqu’on m’a rapporté les vêtements de l’enfant, le garçon a dit à ma concierge : « Oh ! ça n’en restera pas là… » Enfin, une espèce de menace.

D. Il est tout naturel que ce garçon ait parlé du mécontentement de son patron ; mais de là à la calomnie, au calcul odieux que vous supposez, il y a un abîme. C’est aussi invraisemblable que la conduite que vous dites avoir tenue dans cette espèce d’adoption qui est votre excuse. Faites venir un autre témoin.

M. l’avocat-général Barbier : Avant qu’on introduise le jeune Bottereau, nous requérons, à raison du danger que présenterait la déposition de ce témoin pour la morale publique, qu’elle soit reçue à huis-clos et que cette mesure s’étende à la suite des débats.

La Cour rend un arrêt conforme à ces réquisitions, ordonne le huis-clos, et la salle est immédiatement évacuée.

Après les plaidoiries, les portes de l’audience sont ouvertes au public.

M. le président fait un résumé complet des moyens de l’accusation et de la défense, et le jury se retire pour délibérer.

Au bout de dix minutes, il rapporte un verdict de culpabilité, modifié par une déclaration de circonstances atténuantes.

En conséquence, et par application des articles 354, 463 et 401 du Code pénal, l’accusé est condamné à trois années d’emprisonnement.



Le Droit (10-11 novembre 1856)

[à compléter]

Le Constitutionnel (11 novembre 1856)



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cour d’assises de la seine.

Présidence de M. Anspach.

Audience du 10 novembre.

détournement de mineur par un artiste dramatique.


Dans le courant du mois de mars 1955, un jeune enfant, Pierre Bottereau, âgé de douze ans et demi, a été placé par sa mère chez son oncle, M. Bottereau, restaurateur à la Porte-Maillot.

Le 1er août suivant, il a quitté la maison de son oncle sans le prévenir, et, pendant plusieurs jours, il est resté absent sans que la police pût le retrouver. Enfin il a été ramené par un cocher de fiacre qui le connaissait.

L’interrogatoire du jeune enfant sur les causes et les circonstances de sa disparition ont amené l’arrestation d’un artiste dramatique, Auguste-Florimond Ronger, dit Hervé, qui comparait aujourd’hui devant la cour d’assises de la Seine, sous l’accusation de détournement de mineur. Cette affaire a fait un certain bruit dans le monde des théâtres ; nous remarquons dans l’auditoire des artistes et des hommes de lettres dont quelques-uns sont cités comme témoins à décharge.

Après les formalités d’usage, et la lecture de l’acte d’accusation, M. le président procède à l’interrogatoire de l’accusé.

m. le président. — Accusé, quel est votre âge ? — R. Trente-et-un ans.

D. Vous êtes marié ? — R. Oui, Monsieur.

D. N’avez-vous pas des enfans ? — R. Oui, Monsieur, quatre enfans.

D. Vous ne vivez pas avec votre femme ? — R. Ma femme est employée à la Salpêtrière ; mais nous ne sommes pas pour cela séparés. Nous vivons en bonne intelligence, mes enfans sont en pension.

D. Depuis quelque temps l’attention de l’autorité a été appelée sur des faits d’une immoralité profonde. C’est à la suite des recherches qui ont eu lieu, que les faits dont vous venez répondre aujourd’hui ont été découverts. Dans le mois d’août dernier, le 1er août, n’êtes-vous pas allé déjeuner chez le sieur Bottereau, restaurateur à la Porte-Maillot ? — R. Non, Monsieur ; mais j’y suis allé dîner. Il était près de cinq heures.

D. Soit ; l’heure a peu d’influence sur les faits. Quand vous y avez déjeuné ou dîné, il faisait encore grand jour. Le sieur Bottereau a recueilli chez lui un jeune orphelin, son neveu… Vous avez remarqué cet enfant ? — R. Oui, Monsieur ; il était occupé à laver des bouteilles ; il m’a paru d’une activité remarquable.

D. Il ne se livrait cependant qu’à des occupations bien simples, à des soins très vulgaires. Quelque artiste que l’on soit, il n’y avait rien là qui pût exciter bien vivement l’imagination. Cet enfant vous a-t-il servi ? — R. Pas d’abord, il rangeait des bouteilles.

D. Vous avez lié conversation avec cet enfant et vous lui avez proposé de quitter la maison de son oncle pour vous suivre ? Vous lui avez promis de lui donner des habits neufs, 15 fr. par mois et de le bien traiter ? — R. Non, Monsieur. Voici comment les faits se sont passés : Le garçon qui me servait m’a recommandé cet enfant que, comme je viens de vous dire j’avais remarqué, à cause de l’ardeur qu’il mettait au travail. Le garçon m’a dit : « Il est très intéressant ; c’est un orphelin ; ici on le bat tous les jours. Je cherche une place pour lui ; il est très courageux ; si vous connaissez quelqu’un de vos amis qui eût besoin d’un petit domestique, vous lui rendriez un grand service. » J’ai répondu que je chercherais, mais que je ne pouvais le prendre à mon service. Un instant après, l’enfant est venu lui-même me servir. Il m’a confirmé ce qu’on venait de me dire sur les mauvais traitemens dont il était victime et m’a supplié de le prendre à mon service. Je lui ai dit que je m’occuperais de lui, et que, d’il était maltraité de nouveau, il pouvait venir me trouver et que je lui donnerais mon adresse. Je lui ai même promis de revenir après la promenade que je voulais faire au bois de Boulogne ; mais il craignait que cela n’excitât les soupçons dans l’esprit de son patron. Il m’a demandé de m’attendre à la barrière de l’Étoile, quand j’y repasserais ; et, en effet, le soir, vers neuf heures, quand j’allais monter en voiture pour me rendre chez moi, je vis cet enfant accourir. Il me supplia de l’emmener. Je finis par y consentir, et, comme il était à peine vêtu, je lui ai acheté un paletot de 15 francs et l’ai amené chez moi. Il a fait un lit sur le canapé du salon. Le lendemain je suis parti pour la campagne et, quelques jours après, j’ai appris qu’il était retourné chez son oncle.

D. Cet enfant vous accuse d’avoir fait sur lui une tentative infâme, et c’est dans ce but que vous l’auriez détourné de la maison de son oncle ? — R. Cela est complètement faux. Je ne savais pas qu’il fût chez son oncle ; il ne parlait jamais que de son patron.

D. Vos explications sont en contradiction avec ses déclarations, et elles ne sont d’ailleurs pas très vraisemblables. Comment vous, père de famille, allez-vous, à première vue, vous apitoyer sur le sort d’un enfant que vous voyez pour la première fois dans une maison où il est employé, lui acheter un paletot, puis un pantalon, puis le faire coucher chez vous ? — R. J’ai fait cela sur la recommandation du domestique qui m’avait parlé de lui.

D. Cet enfant déclare avoir été bien traité par vous ; dans quel but, dans quel intérêt vous accuserait-il ? — R. Je ne sais ; sans doute, il craint son oncle.

D. Mais quel est l’intérêt que vous supposez à l’oncle pour suggérer à son neveu une déclaration mensongère ? Vos explications ne sont pas très vraisemblables. Pourquoi, vous, père de famille, qui sans doute ne roulez pas sur l’or, faites-vous des dépenses de cette nature pour un enfant inconnu ? — R. J’ai eu pitié de lui et, en l’amenant chez moi, je n’ai pas voulu qu’il y entrât déguenillé, à cause de la concierge. Il y a auprès de mon domicile cinq ou six commères, et je ne voulais pas donner matière à leurs commérages.

D. Qu’avez-vous dit à la concierge en rentrant avec l’enfant ? — R. Je lui ai dit qu’il m’était recommandé par un de mes amis.

D. Ne lui avez-vous pas dit que c’était le fils d’un de vos amis ? — R. Non ; le concierge a mal compris.

D. Vous êtes artiste dramatique ; quels étaient vos appointemens ? — R. J’avais 600 fr. par mois aux Folies-Nouvelles, plus une indemnité de 2,000 fr. par an et mes droits d’auteur. Je faisais moi-même les paroles et la musique de mes pièces.

Après l’interrogatoire, on entend la déposition du sieur Bottereau.

La cour ordonne ensuite, sur les réquisitions de M. Barbier, que le surplus des débats aura lieu à huis-clos.

Les huissiers font évacuer l’auditoire.

L’audience a été rendue publique pour le résumé de M. le président, qui a reproduit successivement les charges de l’accusation et les moyens présentés par Me Lachaud en faveur de l’accusé.

Après un quart d’heure de délibération, le jury a rendu un verdict de culpabilité, avec circonstances atténuantes.

En conséquence, la cour a condamné Ronger dit Hervé à trois ans d’emprisonnement.



Voir aussi

Sources

  • « Cour d’assises de la Seine. Détournement de mineur par un artiste dramatique » / in Le Constitutionnel : journal politique, littéraire, universel, mardi 11 novembre 1856, p. 2-3. – Paris : 1856.
  • « [Titre de l’article à compléter] » / in Le Droit : journal des tribunaux, n° 277, lundi 10 et mardi 11 novembre 1856. – Paris : 1856.
  • « Cour d’assises de la Seine. Affaire Hervé ; détournement d’un mineur » / in La Gazette des Tribunaux : journal de jurisprudence et des débats judiciaires, 31e année, n° 9242, lundi 10 et mardi 11 novembre 1856, p. 1098. – Paris : 1856.

Articles connexes

Notes et références

  1. Pierre Botreau est né de père inconnu le 2 janvier 1844 à Montfray, hameau de la commune des Trois-Moutiers, dans la Vienne. Selon les documents, son nom est orthographié Botreau, Bottreau, Bottereau, Bothereau, Botterault, etc. (« VIII – L’affaire Hervé (1856) », p. 501, note 112, in Le premier registre infamant de la Préfecture de police de Paris au XIXe siècle / par Jean-Claude Féray. – Paris : Quintes-Feuilles, 2012.)
  2. Le quartier des Ternes, proche de la Porte Maillot, était encore rattaché administrativement à la commune de Neuilly-sur-Seine, avant d’être annexé à Paris en 1863.