Bayt eç-çohfä

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Le bayt eç-çohfä ou beït eç-çohfa (en arabe بَيت الصَحْفة = bayt eł-ṣaḥfaħ), qu’on peut traduire par « club de la gamelle », est une sorte de taverne-bordel de la région marocaine du Rif, décrite en particulier par Auguste Mouliéras dans Exploration des Djebala (1899), le second tome de son traité Le Maroc inconnu.[1]

Signification

L’expression bayt eç-çohfä est composée de deux termes :

  • بَـيـت  bayt : « maison », ou plus souvent « pièce » en dialecte marocain ;
  • الصَـحْـفـة  eł-ṣaḥfaħ : « l’écuelle, la gamelle, l’assiette ».

Extraits d’Exploration des Djebala

Un corps de garde près de la mosquée

« La mosquée djebalienne se compose d’une vaste salle affectée à l’exercice du culte, de plusieurs cellules ou chambres pour les hôtes et les écoliers étrangers, de deux ou trois salles d’école. Quand il y a un minaret, on y ménage un réduit pour la bibliothèque et les tapis. Enfin, dépendent également du lieu saint : une écurie, un atelier de tisserand, une forge, une grande pièce servant aux réunions de la djemaâ (assemblée des notables). Tout près de là quelquefois se trouve le beït eç-çoh’fa, dans lequel sont enfermées les armes et les munitions de guerre qui sont la propriété collective du village.
Le beït eç-çoh’fa était, à l’origine, un arsenal et un corps de garde, où se tenaient en permanence des soldats de carrière, défenseurs naturels de la communauté. La pureté des premiers temps de l’Islam ayant fait place à un dévergondage effréné, ces soutiens de l’ordre et de la sécurité, illettrés la plupart, n’ayant ni la distraction de la lecture, ni le passe-temps des cartes, eurent l’idée de se divertir en faisant du temple de Mars une maison de prostitution, abominable lieu de débauche, où le giton et la âïla se livrent à la bestialité des brutes, dont ils sont la propriété, la chose, les esclaves.[2]
»

Festivités

Pour fêter la fin du ramadan et l’Aaïd eç-Çaghîr ou « petite Fête », les jeunes du village d’Eç-Çafiyyin se réunissent au bayt eç-çohfä :

« Après l’énorme repas du soir, fait comme toujours à la mosquée, les célibataires et les jeunes gens, ne pouvant plus souffler, tellement ils sont repus, vont naturellement terminer la soirée au beït eç-çoh’fa.Ce jour-là, le derviche avait rôdé dans tout le bourg d’Eç-Çafiyyin, observant avec attention des mœurs si nouvelles pour lui. La nuit, ne sachant que faire, il s’était faufilé dans un coin obscur du maudit immeuble, regardant de tous ses yeux l’incroyable spectacle offert par une population éhontée. Deux filles et deux gitons exécutaient, au milieu de la pièce, les danses les plus lascives aux sons d’un assourdissant orchestre composé de tambourins, flûtes en roseau, guellal et r’aït’a (sorte de hautbois). L’épaisse fumée des pipes de kif et des lampes à huile, les cris, les rires, les allées et venues des uns et des autres, les coups sourds du guellal, les notes stridentes des r’aït’a, les évolutions des danseurs, l’air abruti et terrible de tous ces hommes ivres, l’atroce puanteur de ce charnier humain très mal aéré, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait ahurissait l’explorateur, le jetait au comble de l’étonnement. Il distinguait confusément, le long des murs, les armes de ces gredins, d’étranges panoplies montrant leurs interminables fusils arabes, des poignards, des poires à poudre, des sabres. Étendus sur le dos, à plat ventre, accroupis sur de mauvaises nattes d’alfa, ceux que la fumée du chanvre n’avait pas encore terrassés, empilaient autour d’eux des monceaux de figues et de raisins secs, conservant à portée de la main d’énormes plats de viande, des poules rôties ou bouillies, du kouskous, des théières, des tasses fumantes de thé, du çamet enivrant. À chaque instant, les prêtresses de Vénus et les éphèbes quittaient la danse, se mêlaient aux groupes, répondant aux obscénités par des attitudes provocantes. Les gitons surtout n’avaient aucune pudeur.
Ainsi, dans cette délicieuse contrée des Djebala, surnommée Ech-Cham Eç-Cer’ir (la petite Syrie), tant la nature l’a gratifiée de ses dons, toutes les nuits, tous les soirs que Dieu fait, depuis Tétouan jusqu’à l’Ouad Çbou, des milliers de satyres ardents souillent, dans leurs priapées nocturnes, des êtres humains des deux sexes, en présence souvent de leurs compagnons de débauche.[3]
»

Un lieu de débauche pour illettrés

« Chaque hameau des Djebala a son beït eç-çoh’fa (le Club de la Gamelle) بيت الصحفة , composé de deux salles : dans l’une se trouvent toutes les armes et toutes les munitions de guerre de la communauté. C’est l’arsenal. L’autre pièce sert de caserne à un certain nombre d’individus de la dernière classe de la société, des bandits, des pâtres, qui ont fini de bien faire, tous célibataires, tous illettrés. Ces hommes représentent la force armée du village. Ce sont de véritables troupes permanentes chargées de défendre leurs concitoyens, de repousser les attaques des tribus voisines, d’ouvrir les hostilités dans un but de rapine ou de vengeance. Cette garde, est-il besoin de le dire, est presque toujours en maraude, pillant, rançonnant les faibles, dévalisant les voyageurs isolés qui passent sur les terres de la commune, car tout douar, tout village marocain indépendant est une commune, une commune affranchie de tout joug, se gouvernant elle-même au moyen de son Conseil Municipal (djemaâ), arbitre souverain de ses destinées. Les Djebaliens, lettrés pour la plupart, dédaigneux de la carrière des armes, qu’ils croient bonne tout au plus pour les goujats, ont imaginé cette création d’une milice bourgeoise, composée uniquement d’ignorants. Dans le Rif, pays extrêmement belliqueux mais peu éclairé, tout le monde est soldat ; le gamin lui-même est fier, heureux de porter un fusil. Chez les Djebala, la transition est radicale : les étudiants et les hommes mariés ne se battent qu’à la dernière extrémité, quand l’ennemi vainqueur menace de tout mettre à feu et à sang.
[…]
Les étudiants sérieux, les gens vertueux, les hôtes de distinction se détournent du beït eç-çoh’fa comme d’un lieu maudit. Pourtant, on a vu des vauriens d’écoliers, des époux volages, s’égarer quelquefois dans ce temple de la volupté.[4]
»

Voir aussi

Article connexes

Notes et références

  1. Contrairement à Mouliéras, on utilise ici en arabe la graphie orientale, aujourd’hui généralisée : le fâ’ est donc écrit ف au lieu de ڢ.
    En revanche, on a conservé dans les citations le système de translittération utilisé par l’auteur.
  2. Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu, étude géographique et sociologique, Exploration des Djebala (Maroc Septentrional), Paris, Augustin Challamel, 1899, p. 17.
  3. Auguste Mouliéras, op. cit., p. 20-21.
  4. Auguste Mouliéras, op. cit., p. 22-23.