Dissertation sur les idées morales des Grecs et sur le danger de lire Platon (Octave-Joseph Delepierre)

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Sous le pseudonyme “M. Audé”, le bibliophile belge Octave-Joseph Delepierre (18021879)[1] rédigea une Dissertation sur les idées morales des Grecs et sur le danger de lire Platon. Ce texte fut publié l’année de sa mort.

Mentalité et vocabulaire

Malgré quelques erreurs et une certaine mauvaise foi dans l’interprétation des sources antiques, la Dissertation d’Audé fournit un intéressant témoignage sur la mentalité en France et en Belgique à son époque, ainsi qu’une des premières utilisations des termes philopède, philopédie et philopédique.

On en trouvera ci-après le texte intégral.


Dissertation sur les idées morales des Grecs
et sur le danger de lire Platon


par

M. Audé, bibliophile.

~ ~ ~ ~


Une étrange anomalie que présentent les mœurs de la Grèce, d’autant plus étrange qu’elle était pour ainsi dire parvenue à être une sorte d’institution nationale, a attiré l’attention des plus célèbres écrivains de l’antiquité.

Assez de passages nous restent dans les écrits des philosophes et des poètes, pour nous prouver que l’amour était compris chez les Grecs d’une tout autre manière que chez nous, tant parmi les hommes que parmi les femmes.

D’après Euripide, Laïus fut le premier des Grecs qui inaugura l’amour de l’homme pour l’homme, et cet usage finit même par devenir louable.[2]

La Mothe Le Vayer, dans son “Banquet sceptique”, cite dans ce sens l’affection d’Hercule pour Hylas, celles d’Achille pour Patrocle, de Nisus pour Euryale, que l’on a célébrées autant que tous leurs faits héroïques.

Les lois de Candie,[3] dit Aristote (Polit. Liv. II, c. X), autorisaient cet amour pour éviter la trop grande multiplication d’enfants (1).

L’histoire explique encore de même l’amitié de Xénophon pour Clinias et Autolicus, d’Aristote pour Hermias, d’Empédocle pour Pausanias, d’Épicure pour Pytocles, d’Aristippe pour Eutichyde. Orphée, d’après les mythographes, ne fut déchiré par les femmes qu’à cause de sa philopédie.

Diogène de Laerte rapporte, comme un fait au grand éloge du philosophe Zénon, qu’il n’avait de rapports amoureux avec des jeunes gens qu’à de rares intervalles, et c’était vraiment un éloge, si, comme nous l’apprend Athénée, au livre XIII, les philosophes aimaient à mener partout avec eux leurs mignons, au visage lisse, rasés et épilés par le bas.

Le même auteur nous apprend que le grave Aristote fut épris des charmes de son disciple Théodecte, et il raconte en même temps une curieuse anecdote de Sophocle et d’un jeune homme, aventure dont Euripide se railla et qui lui attira une sanglante épigramme de la part de son rival.

Tous les auteurs anciens s’accordent à dire que la célèbre cohorte sacrée de Thèbes, formée par Épaminondas, n’était composée que de mignons et de philopèdes. C’est ce que rappelle Plutarque dans sa Vie de Pélopidas, et son Traité de l’Amour examine aussi cette passion sous le même aspect. Xénophon, dans le Banquet, développe les mêmes principes.

« Je ne sais comment il se fait, dit Tatius (2), que l’amour pour les hommes est devenu chose en quelque sorte vulgaire. »

Hiérome le Péripatéticien va encore plus loin, et dit que l’amour pour les jeunes hommes devint une mode parmi les Grecs.

En Macédoine et en Crète, les lois favorisaient même cet amour.

Le treizième livre d’Athénée est presque tout entier consacré aux preuves de cette passion.

Écoutons Platon dans sa République (3) :

« À l’égard de ces amours insensés où les hommes et les femmes pervertissent l’ordre de la nature, passions funestes, source d’une infinité de maux pour les particuliers et les États, comment prévenir un tel désordre ? La chose n’est pas du tout aisée, mon cher Clinias ; si quelqu’un, suivant l’instinct de la nature, rétablissait la loi qui fut en vigueur jusqu’au temps de Laïus, s’il disait qu’il est dans l’ordre que les hommes n’aient point avec les jeunes garçons un commerce qui ne doit exister qu’entre les deux sexes, la façon de penser de la Crète, de Lacédémone, même de la Grèce entière, s’opposeraient au rétablissement d’une telle loi. »

Il était très naturel qu’un tel état de choses produisît une réaction, et que les femmes, se voyant abandonnées, cherchassent une compensation.

Plutarque, dans la Vie de Lycurgue, fait mention de l’amour des femmes de Lacédémone pour les jeunes filles. Cet amour y était si bien reçu et si approuvé, que les plus honnêtes femmes s’y adonnaient.

Dans le 33e dialogue de Lucien, intitulé : les Amours, il se propose d’attaquer le crime abominable dans lequel presque tous les jeunes Grecs étaient plongés.

La conversation se passe entre un jeune homme de Corinthe et un orateur célèbre d’Athènes ; ils discutent sur les deux sortes d’amours, et entrent dans des détails d’une hardiesse qui ne permet pas toujours la traduction. Pour se tirer d’affaire, le juge du débat donne raison à tous les deux.[4]

Comme on peut aisément le penser, les commentateurs qui ont cherché à jeter du jour sur ces questions ont voulu donner des explications sur les passages où il s’agit de l’amour des femmes pour les femmes, et les Poésies de Sapho (4) ont donné lieu, surtout en Allemagne, à des particularités curieuses sur les mœurs privées de la Grèce.

Par une singulière contradiction, quand il s’agit des amours de Sapho, les opinions changent. Tandis que maints auteurs prétendent que l’amour philopédique a été favorable au développement du sentiment du beau, ils soutiennent que la passion des Tribades imprimait un caractère honteux sur celles qui s’y adonnaient. La différence nous paraît très difficile à comprendre, et l’on ne trouve rien qui l’explique.

Parmi toutes les femmes grecques, Sapho est la plus gravement accusée. C’est aussi ce type que s’efforcent de réhabiliter ceux qui inclinent vers la défense des femmes. Bernhardy, Bode, Richter, K.-O. Müller et surtout Welcker, en font presque une femme de mœurs pures.

Voyons d’abord quelle était l’opinion des Grecs sur l’amour des femmes pour leur propre sexe. Nous examinerons ensuite si Sapho peut être justifiée.

Les moralistes et philosophes de la Grèce, tout en admettant comme légitime l’affection sensuelle des sexes entre eux, voulaient cependant qu’en s’abandonnant à cette passion, on ne cédât ni à des motifs sordides ni à des excès dégénérant en débauche.

Socrate veut prouver (dit-il, dans le Banquet de Xénophon) que l’amour de l’âme l’emporte de beaucoup sur l’amour du corps. Néanmoins, en établissant la différence entre la Vénus Uranie et la Vénus Pandème, il admet comme un usage établi qu’un garçon ait commerce avec un homme. (Voir Élien, Histoires diverses, (1827) XIII, 5.)

Fr. Thurot a développé des idées curieuses à ce sujet dans son “Apologie de Socrate, d’après Platon et Xénophon”. (Paris, Didot, 1806.)

Anacréon, dans une de ses odes, se plaint amèrement qu’une de ses maîtresses Lesbiennes l’ait abandonné par amour pour une autre femme. Au lieu de blâmer sa maîtresse d’une liaison aussi honteuse, il trouve dans sa colère d’autres reproches que ceux employés par un amant délaissé pour un rival plus heureux.

Maxime de Tyr (Dissertation XXIV), met sur la même ligne la passion de Sapho pour son sexe, que celle d’Anacréon et de Socrate pour le leur.

« L’ερως de la Lesbienne Sapho n’est autre chose que l’amour socratique… Tous deux sont captivés par toute espèce de beauté, et ce qu’Alcibiades et Charmides étaient pour Socrate, Girinna et Athis l’étaient pour Sapho. L’amour d’Anacréon était du même genre ; il aimait tout ce qui était beau et jeune, homme ou femme. Ses pages sont remplies d’éloges sur la chevelure de Smerdis, sur les yeux brillants de Cléobule, et sur les grâces du jeune Bathylle. »

Les commentaires anciens, en parlant des fragments érotiques de Sapho, n’ont jamais exprimé de blâme sur sa passion pour ses amies. Longin, dans ses remarques sur l’ode si chaleureuse à la belle Athis, s’exprime même en termes élogieux sur l’ερωτικη μανια du poète ; or, nul Grec n’appliquait le mot Eros et ses dérivés à l’amitié ni à l’amour pur. Il s’entendait toujours dans le sens sensuel, à moins que ce ne fût en plaisanterie ou métaphoriquement.

D’après les idées des Grecs, prouvées unanimement par leurs auteurs, l’amitié, telle que nous l’entendons, n’existait qu’entre des vieillards et des hommes d’un âge mûr, entre des enfants et des femmes.

Voyons maintenant si l’opinion commune que Sapho était adonnée à un haut degré aux passions sensuelles avec les deux sexes, n’est pas pleinement justifiée.

On se rappelle l’anecdote de Plutarque où il raconte que le médecin Érasistrate découvre l’amour d’Antiochus pour Stratonice, en lisant devant lui, en présence de celle-ci, l’ode adressée par Sapho à son amie Athis. Par suite, la possession de Stratonice par son amant est jugée nécessaire pour guérir le malade. Il est clair que, par cet exemple, Plutarque veut faire voir les rapports qu’il y avait entre l’amour de Sapho pour Athis, et l’amour d’un homme pour une femme dont il brûle de jouir.

On a prétendu que Sapho avait été mariée et que son amour pour Phaon est une fiction poétique. Mais Horace et Ovide l’appellent constamment la jeune fille de Lesbos, Lesbi Puella, et le dernier de ces poètes, dans sa Lettre de Sapho à Phaon, qui renferme presque tous les détails que nous possédions sur le compte de cette femme célèbre (détails puisés dans des documents à jamais perdus pour nous), ne fait pas la moindre mention ni du mariage, ni du père de la fille de Sapho, ni du prétendu veuvage.

Ce qui est plus certain, c’est que les comiques grecs l’accusent du vice qu’Ovide a rappelé au vers 365 des Tristes :


Lesbia quid docuit Sappho nisi amare puellas ?[5]


Et Suidas en parle comme d’un fait généralement admis. Mais à quoi sert d’accumuler les preuves ? Est-il probable, est-il possible de croire, d’après ce que nous connaissons des mœurs de la Grèce, qu’une Lesbienne, évidemment d’un tempérament très chaleureux, n’ait pas pris part aux désordres d’une population où il fallut inventer des mots nouveaux pour des actes jusqu’alors inconnus, et que Rome, à son plus haut point de dépravation, sous les Empereurs, ne traduisit pas même en latin !

Le Thesaurus eroticus linguæ latinæ, qui cependant est assez complet, ne donne ni Tribassare (5) ni Siphiniassare, ni Phœnicissare, ni Phicidissare, ni une foule d’autres, tels que λεσβιζειν, ανδριζομαι, etc., etc.[6]

Au milieu de ce dérèglement général, une femme poète compose les vers les plus érotiques que la Grèce nous ait transmis ; elle est native de Lesbos, île fameuse par ses débordements en tout genre ; vingt témoignages anciens nous représentent Sapho comme s’abandonnant à des amours effrénées, et après cela des scoliastes modernes viennent nous dire que ce poète était presque une femme vertueuse ! Il faudrait beaucoup de crédulité pour les croire sur parole.

Cette digression sur la revanche prise par les femmes grecques nous a écartés de l’historique de la παιδεραστια.

Malgré les accusations dont Socrate a été l’objet de la part de Porphyre, Théodoret, Lucien, saint Cyrille et d’autres, accusations qui ont faussé le sens du mot Amour socratique, jamais ni Anytus, ni Melitus, ni Aristophanes, ses ennemis les plus acharnés, n’ont dit un mot à ce sujet. Il faut dire que c’est à Platon, dans ses Dialogues, qu’il faut attribuer cette doctrine accusatrice. Il attribue à Socrate, sur l’amour, une foule d’idées contredites par la narration de Xénophon, qui dès l’âge de seize ans avait été le disciple de Socrate.

Platon n’a que trop prouvé qu’il puisait en lui-même ses opinions sur l’amour, entreprenant souvent de dépasser les limites assignées à l’esprit humain.

Comme on l’a dit souvent avec raison, dans l’océan de sa métaphysique, l’entendement se perd dans les espaces du monde idéal, où la raison cède la place à l’imagination. Un érudit allemand, J. Matthias Gesner, s’est joint aux auteurs anciens pour venger Socrate de l’imputation de philopédie, et M. Alcide Bonneau vient de traduire ce traité (Paris, Liseux, 1877).[7] Par une méprise, ou, pour mieux dire, par une ignorance des plus singulières, Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, note ce livre de Gesner, d’infamie, sans l’avoir lu, et son article sur l’Amour socratique[8] est d’un bout à l’autre le contre-sens d’un esprit vif et alerte qui ne fait qu’effleurer les surfaces.

Mais revenons à Platon. Dans les trois discours où il traite de l’amour, il n’est presque nulle part question des femmes, comme si ce sentiment avait été étranger à l’âme de l’auteur. Il les réduit même dans sa République au pur état de femelles, sans leur laisser aucun des devoirs de la maternité.

Comment un philosophe tel que Platon, qui avait, dit-on, devancé son siècle, a-t-il pu tomber dans de si grossières aberrations ? Préparera-t-on bien les jeunes hommes du XIXe siècle à la vie sociale en leur présentant l’éloquence et le beau style d’un tel auteur comme modèle ? Il est vrai que le latin leur offre Martial ; mais au moins ce n’est pas sous l’épithète de Divin, ce n’est pas pour leur enseigner le développement de la pensée humaine dans les hautes régions intellectuelles.

Le beau séparé du bien, et seule idole des Grecs, devait conduire à cette confusion d’idées. Ils voulaient jouir pleinement du beau, sous quelque forme qu’il se présentât. Le vice et la vertu n’étaient plus que des mots de valeur relative.

Pausanias, dans le Banquet, le dit explicitement. Il soutient qu’il est louable d’accorder ses faveurs à un ami vertueux, et honteux de se rendre à celui qui est animé seulement de l’amour du corps.

Ainsi, à force de métaphysique, Platon applique l’idée de vice ou de vertu à ce qu’il y a de plus honteux dans les faiblesses humaines !

Théodoret (De Græc. Affect., lib. IX) a vivement attaqué Platon, dont les préceptes ordonnaient non seulement que les jeunes filles pratiquassent nues les exercices propres aux hommes, mais aussi qu’il y eût des inspecteurs qui, pour juger de l’âge nubile de l’un et de l’autre sexe, fissent dépouiller les individus. Il est vrai qu’il ajoute qu’il ne fallait dépouiller les filles que jusqu’au nombril ; mais était-ce à commencer par les pieds ou par la tête ?

Théodoret fait observer en outre que l’Institut platonique touchant les danses et les spectacles, où les deux sexes pouvaient assister tout nus, était la ruine de la pudeur, et une école de lascivité.

« Non modo enim ad impudentiam erudiebantur nudatæ nudosque viros, sed multas invicem incontinentiæ occasiones præbebant. Nudorum enim corporum aspectus ad nefarios amores et viros et fæminas provocabat. »

On pourrait dire à la vérité que les lois de Platon ne furent pas mises en pratique comme celles de Lycurgue, mais la proposition n’en existe pas moins, comme une idée praticable de Platon.

Raisonner est l’emploi de toute la maison,
Et le raisonnement en bannit la raison !

Dans ce même traité du Banquet, est racontée une curieuse fiction mythologique qui tend à expliquer l’amour des hommes pour les hommes, et celui des femmes pour les femmes.

Au commencement, il y avait trois sortes de créatures, les hommes, les femmes, et les androgynes, combinant les deux sexes à la fois. À la suite d’une rébellion contre les Dieux, Jupiter détruisit ces derniers, et sépara les autres en deux parties égales. Cette division ayant eu lieu, chaque moitié cherchait à rencontrer celle dont elle avait été séparée, et, lorsqu’elles se trouvaient toutes les deux, elles s’embrassaient avec ardeur.

Les femmes qui proviennent de la séparation des femmes primitives, sont plus portées vers les femmes. De même les hommes qui proviennent de la séparation des hommes primitifs recherchent le sexe masculin. Tant qu’ils sont jeunes, ils se plaisent à coucher avec eux et à être dans leurs bras. L’amour les saisit l’un et l’autre d’une manière si merveilleuse qu’ils ne veulent plus en quelque sorte se séparer, fût-ce pour un moment.

C’est dans ce même dialogue qu’Alcibiade raconte la tentative qu’il fit une nuit pour amener Socrate à sacrifier à l’amour philopédique, mais sans pouvoir y réussir.

« Dès ce moment, ajoute le narrateur, malgré son dédain et son mépris pour ma beauté, j’admirai son caractère, sa tempérance, la force de son âme, et il me paraissait impossible de rencontrer un homme qui lui fût égal en sagesse et en empire sur lui-même. »

Cette explication nous démontre d’une façon précise quels étaient et l’usage et les idées morales de l’époque sur ce sujet. Que penser d’un état de société où l’élève de Périclès, celui que les Athéniens admiraient comme homme d’État et comme orateur, expose en termes qui ne sont nullement voilés une action préméditée que n’oserait avouer l’homme le plus brutal et le plus grossier ! Et cela est tracé par la main du sage Platon !

La doctrine de Platon a été trouvée immorale, même chez les anciens. Épictète dit que les dames romaines, lors de la plus grande corruption des mœurs, avaient sans cesse entre les mains les livres de la République de Platon, où il insinue qu’il est avantageux que les femmes soient communes.

Dans les Lettres grecques par le rhéteur Alciphron, l’hétaïre Thaïs, écrivant à Euthydème, attaque aussi les dogmes de Platon qu’elle croit avec raison être contraires aux mœurs et au bon ordre de la société.

Aristote lui-même, qui pendant plus de vingt ans avait suivi à l’Académie les leçons de Platon, consacra plusieurs dialogues dans ses Éthiques et dans sa Métaphysique, pour prouver l’erreur des idées de son ancien maître, dont l’imagination l’emportait au-delà des bornes de la vérité.

La critique d’Aristote, quoique assez véhémente, est modérée, et a été résumée dans l’axiome : Amicus Plato, sed magis amica Veritas.

Au temps d’Homère, l’idée de l’amour véritable n’avait pas encore été faussée par la corruption de ce qu’on nomme la belle époque de la Grèce. Ses descriptions les plus détaillées de la beauté humaine sont toujours consacrées aux femmes, et la manière concise dont il dépeint l’admiration qu’inspire la beauté d’Hélène, est un chef-d’œuvre du genre.

Si les rapports entre les sexes eussent suivi leur cours naturel dans les époques postérieures à celle d’Homère, peut-être que nous n’aurions pas eu à déplorer la dégradation où se vautrèrent les Romains de l’Empire, ni les horreurs que rapportent Juvénal et Martial. La dégradation de la femme entraîne fatalement la chute des États.

On se demande comment Platon a pu oublier un pareil principe ! Comment un philosophe comme lui, qui avait devancé son siècle sur tant de points, est-il resté en arrière sur celui-ci ? Cela prouve que quelque grand que soit un génie, il reflète toujours par un côté l’esprit de son siècle, et qu’il est des vérités qui restent pour lui impénétrables. (6)

En somme, il y a chez ce philosophe-poète un nombre considérable d’erreurs, et les sévères objurgations de saint Paul contre les philosophes lui sont en grande partie applicables.

Après les extraits qu’on vient de lire, n’a-t-on pas lieu d’être grandement étonné que plusieurs doctes et pieux écrivains aient considéré Platon comme une sorte de précurseur du Christianisme ?

C’est du reste une des fatalités qui s’attachent à ce qu’on appelle les études classiques, et à la dangereuse influence qu’elles exercent sur l’esprit de la jeunesse. On propose aux jeunes gens, comme modèles, des caractères impossibles aujourd’hui, des vertus qui sont plutôt des vices, des sentiments exagérés ou d’une métaphysique alambiquée. Si les études étaient dirigées vers un but pratique, à quoi serviraient les vies des grands hommes de Plutarque, avec leurs caractères tout d’une pièce, qui nous écrasent de leur grandeur, et présentent une vertu théâtrale et des sentiments exagérés d’un courage farouche ? Ces tableaux ne peuvent inspirer que des idées erronées sur nos devoirs et nos obligations morales, et faire naître chez les jeunes gens l’ambition de devenir des citoyens célèbres plutôt que des membres utiles de la société.


  1. Cette question s’est de nouveau agitée après la mort du philosophe anglais John Stuart Mill. Un écrivain, dans le journal The Times, du commencement de mai 1873, l’accuse d’avoir publié différents articles pour propager les principes de Malthus, et pour chercher les moyens de limiter la fécondité humaine. Les amis de J. S. Mill répondirent à cette attaque le 20 du même mois, niant qu’il ait jamais écrit le pamphlet Woman’s book, or what is love. Cette polémique, imprimée sur des feuillets détachés, deviendra très rare, c’est pourquoi nous avons pensé que ce fait pouvait intéresser les bibliophiles.
  2. On place généralement Achille Tatius, romancier grec, entre le IIIe et le IVe siècle. Héliodore, dans son Histoire de Daphnis et Chloé, a une si étonnante ressemblance avec Leucippe et Clitophon, de Tatius, que l’on a prétendu que l’un n’avait fait que copier l’autre.
    Tatius, comme Héliodore, a des pages très peu décentes, et qui scandalisaient même Photius. À la fin du deuxième livre se trouve l’éloge de la philopédie mise en comparaison avec l’amour féminin.
  3. Platon, 430 ans avant Jésus-Christ, fut pendant dix ans le disciple de Socrate, plus âgé de 40 ans.
  4. Elle naquit 612 ans avant J.-C.
  5. L’explication de tous ces termes sont en partie omis dans le Thesaurus eroticus linguæ latinæ, mais sont définis dans Erotica Biblion de Mirabeau, édition de Paris, chez les frères Girodet, 1833.
  6. Argument du Banquet de Platon, dans l’édition gr. in-8 de la Société du Panthéon littéraire, 1845.


Voir aussi

Bibliographie

Édition

Lien externe

  • On retrouvera ce texte intégral, établi sur l’exemplaire de la bibliothèque municipale de Lisieux (orthographe et présentation d’époque), à la page Audé de la Médiathèque André Malraux de Lisieux.

Articles connexes

Notes et références

  1. Voir les précisions biographiques concernant Delepierre, Octave sur le site de la Bibliothèque nationale de France.
  2. Dans Chrysippe, une de ses tragédies perdues, Euripide reprend en effet un mythe déjà évoqué avant lui par Pisandre de Camiros : il met en scène l’amour de Laïos pour le jeune Chrysippe, fils de son hôte Pélops. Mais il s’agit bien de pédérastie, et non d’un « amour de l’homme pour l’homme » : Laïos était alors en position d’éducateur, et enseignait à Chrysippe la conduite d’un char.
  3. Candie = la Crète.
  4. Dans Les amours, en réalité, Lucien tranche nettement en faveur de la pédérastie : Lycinus, arbitre d’une discussion sur les mérites respectifs des deux sortes d’amour, donne la victoire à Callicratidas, chantre de la pédérastie, à condition que celle-ci reste chaste et soit réservée aux philosophes ; mais son interlocuteur Théomneste conclut l’ouvrage en affirmant que le véritable amour des garçons doit avoir également une dimension sexuelle, ce que ni Lycinus ni l’auteur ne contestent.
  5. N’est-ce pas des leçons d’amour que la Lesbienne Sapho donna aux jeunes filles ? (Les tristes, livre II, vers 365)
  6. Voir l’article Vocabulaire de la pédérastie en grec ancien.
  7. Jean-Mathias Gesner, Socrate et l’amour grec (Socrates sanctus Παιδεραστης), dissertation, Paris, Liseux, 1877 (texte latin d’un ouvrage paru en 1769, et traduction en regard par Alcide Bonneau).
  8. Voir Amour socratique (Voltaire).