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Chapitre XIX


À la gare de Montmélian, Justin et le cocher sont très inquiets, Justin surtout. Ils ont bien vu descendre Pierre avec un jeune garçon aussi joli que le Saint-Georges nimbé d’or qui resplendit au milieu du vitrail, sur l’autel, dans l’oratoire du château, mais ils ne voient pas le petit sauvage ! Mademoiselle a bien recommandé pourtant de faire attention au petit sauvage que monsieur doit rapporter. Et ils n’osent aller jusqu’à penser que monsieur l’ait mis aux bagages !

— Eh bien ! mon bon Justin, que cherchez-vous donc ? Tous les bagages sont là, Brissot vient de les apporter. M. le marquis n’est pas malade ?

— Oh ! non, monsieur ; M. le marquis va tout à fait bien, comme un jeune homme, à part la vue pour lire…

— … Ni mademoiselle Gilberte ?

— Mademoiselle Gilberte est auprès du père Galuchard.

— Comment il n’est pas mort ? pauvre vieux !

— Mademoiselle a voulu qu’il attendît M. Passereau. Je pense qu’il l’a attendu puisqu’il a demandé à mademoiselle de le lui amener ce matin même ; sans cela mademoiselle serait ici avec Victoire.

— Petite folle chérie !… Alors, Justin, qu’attendons-nous ?

— C’est que… M. Pierre… mademoiselle a bien recommandé… aussi… le… le…

— Le quoi donc, Justin ?

Et Justin qui a bien vu, ainsi que Brissot, sans trop oser l’examiner, le petit Saint-Georges doré de la chapelle, pense que pour sûr ça n’est pas ça. Il aurait bien voulu que Brissot élucidât la question, mais Brissot se contente d’écarquiller des yeux étonnés en suivant de loin les phases de l’aventure. Justin voyant cette belle indifférence qui ne veut pas se compromettre avance tout de go :

— C’est que… mademoiselle avait annoncé que monsieur rapportait aussi un petit sauvage !!

Brissot attendait l’effet ; il était joliment heureux de ne s’en être point mêlé de cette affaire.

Pierre et Djino, Pierre surtout, en faisant monter son petit ami en voiture, mêlaient leur franc rire aux sonnailles des grelots secoués par les deux chevaux du vieux carrosse ouvert en deux. Tout de suite, alors, Pierre présenta Justin et Brissot à Luigi De Simone en le nommant. Avec une familière déférence les deux serviteurs se retournèrent sur le siège pour saluer le « petit sauvage », pour répondre aux questions de leur jeune maître et aussi afin de mieux voir, sans rien laisser paraître de leur curiosité, la petite merveille qu’il rapportait d’Italie.

Le chemin commençait à s’élever et la végétation naissante ouatait de vert tendre les plans inclinés des montagnes et le fond des vallées où, sous les toits lamellés de granit, flottait le tendre et romantique panache des fumées bleues. Ce n’était plus, dans la grasse végétation de ce versant des Alpes, la grande mélancolie des rocs stériles d’Hellas, ni les belles lignes lumineuses des promontoires violets sur la mer de pourpre, ni même la nudité âpre et fauve des calcaires de Subiaco. Cependant des voiles fins demeuraient suspendus sur les crêtes où des sapins éclaircissaient déjà leurs futaies noires. La fécondité jaillissait de la terre heureuse au bord des torrents d’eaux vertes et des cascades d’écumes blanches. Et le soleil en sa lente ascension répandait dans l’air bleu un paisible rayonnement d’or.

Au détour du chemin, Meiras parut, montrant sur un pic son château, et ses maisons assemblées au flanc de la montagne, au bord de la route en corniche. Des gens que l’on rencontrait saluaient Pierre d’un affectueux et entendu : « Bonjour, monsieur Pierre !… » auquel répondait le jeune homme reconnaissant dans chacun de ces hommes ou de ces femmes les complices heureux ou les victimes charmées de ses jeux très puérils quand il était en vacances, il y a seulement six ans, et qu’il aimait à faire enrager tout le village amusé de ses caprices et orgueilleux de la fougue juvénile et de la jeune élégance du collégien de Paris !

Pierre était touché de cet accueil si plaisant, pour la joie qu’en devait ressentir Djino. Et Djino, il est vrai, ne perdait pas des yeux les villageois affables sur leur passage… ni les deux tours survivantes, là-bas, du vieux nid d’aigles qu’était autrefois Meiras. On passa lentement le Rocher-Fernet, énorme bloc suspendu sur la route coupée dans la montagne. Deux vieilles étaient au seuil d’une maisonnette, se reposant au soleil. Elles se levèrent en entendant les grelots de la voiture.

— Le bon Dieu vous conduise, monsieur Pierre, et qu’il bénisse votre petite sœur et M. le marquis !

— Qu’il vous entende, ma bonne Marthe, et vous aussi, ma bonne Gertrude… Merci, merci !

Djino transporté regardait Pierre. Quoi ! c’était ce jeune homme pour lequel chaque être vivant, par ici, n’avait que des bénédictions, qui venait de le choisir aussi parmi les vagabonds pour le rapprocher de lui et l’aimer tant, avec toutes ces câlineries si simples et si gentilles ! Et Djino sentait le bonheur entrer plein sa jeune tête frivole.

Alors, la rampe s’adoucissant un peu et reprenant un plan horizontal, Justin se retourna sur le siège vers son jeune maître :

— Mademoiselle Gilberte avec M. le curé et Victoire, là-bas, en face chez Galuchard. Est-ce que M. Pierre les voit ?

Pierre les voyait. Le petit groupe sortait d’une pauvre masure et s’avançait au devant des voyageurs. Brissot pressa le pas des chevaux. Pierre agita son chapeau et Gilberte répondit de loin avec son mouchoir. Pierre désigna la jeune fille à l’adolescent très intimidé :

— Vous voyez, Djino, auprès de M. le curé, la petite sœur de Pierre ?

Djino fait signe de la tête : « oui » en répétant sur un ton interrogatif les derniers mots de son ami :

— … La petite sœur de Pierre… Mademoiselle Gilberte ?

Et tout de suite Pierre saute de la voiture qui s’est arrêtée devant les trois personnes ; après avoir salué M. le curé :

— Gilberte… ma Chérie !

— Pierre…

— Petite sœur gentille ! Comment vas-tu, ma chérie ?… Et parrain ?… Es-tu grande, et mignonne donc… Sœurette chérie, va !

Ce sont des embrassements fous auxquels répond sœurette chérie en se laissant câliner, comme elle aime bien, par son grand frère très caressant et très aimé.

Et Pierre fait descendre Djino et présente le jeune garçon très, très correct, oh ! mais très ! Pierre est bien content de lui :

— Mon jeune collaborateur, Luigi De Simone, élève de l’Institut Technique de Terni. – Le petit sauvage annoncé, ajoute Pierre en riant, tandis que l’enfant salue Gilberte et prend avec respect la main que la jeune fille lui offre spontanément.

Gilberte, qui est la grâce même et le charme très prenant et très distingué, n’a pas eu le moindre mouvement d’une coquetterie pourtant assez naturelle même en présence d’un jeune garçon de tantôt dix-sept ans, lorsque cet adolescent est, comme Luigi, une gageure de parfaite élégance et de beauté si précieuse qu’une femme, certes, peut à bon droit s’en montrer jalouse… ou amoureuse !


Amoureuse ! Pierre connaît bien sœurette gentille. Jalouse ! Elle est assez jolie pour n’envier personne même, peut-être, Luigi De Simone !

Dès que Pierre et Djino eurent présenté leurs hommages à M. Passereau, celui-ci prit congé des châtelains et redescendit en bas du village. Victoire, heureuse d’un si bon retour de son petit Pierre, rentra chez le pauvre Galuchard devant la maison de qui la présence de M. le curé témoignait assez que Gilberte avait vaincu à force de bonté, de prières, de patience et d’inlassable dévouement. Pierre devinait la bonne œuvre accomplie au visage un peu ému et recueilli de petite sœur et que le pauvre homme venait de rendre à Dieu son âme réconfortée…


Amoureuse et jalouse même de Djino ? Non, non, Pierre était sans crainte. Il n’eût pas songé, sans cela, à braver la tranquillité profonde de Gilberte, de Gilberte si fière, si droite et vaillante que les besognes les plus répugnantes parfois ne trouvaient pas grâce devant elle quand il s’agissait de faire le bien. Aucune pensée mauvaise n’était capable de troubler la sérénité forte de cette délicatesse compatissante qui était comme la manifestation extérieure de son âme.

Ils remontèrent en voiture, Djino abandonnant sa place, au fond, à la petite sœur de Pierre.

Pierre n’avait aucune raison de cacher certaines choses devant le nouvel hôte de leur maison :

— Tu sais, Gilberte, ma chérie, que Marc de Bricey arrive demain avec Me Bonnier-Desroches, le vieil ami et conseil de sa famille, qui fut aussi son tuteur ?

Gilberte prit seulement les mains de son frère et les serra fort en le regardant. La jeune fille s’attendait à cela, mais l’annonce de cet heureux événement fit passer sur son joli visage, d’une si douce élégance, l’imperceptible pâleur qui toucha Pierre jusqu’au fond du cœur. Oh ! pour lui, faire des heureux ! faire en sorte que par sa volonté un peu de joie naisse sous les pas de ceux qu’il aime, qu’il distingue d’entre les autres ! Pouvoir leur donner tout ce qu’il est possible de bonheur ! Est-ce que Pierre avait pu douter un instant de la sympathie réciproque des jeunes gens, et cela depuis longtemps déjà ?

Il n’avait négligé, lui qui se trouvait chef de famille, aucun des signes discrets par quoi se révélait l’attirance l’un vers l’autre de Gilberte et de Marc. Son absence même avait permis à des sentiments parfois indécis ou exagérés de se reconnaître, de s’affirmer ou se dissiper. Ils subsistaient. Les lettres de Marc et ses brefs billets témoignaient de l’affection du jeune homme pour la petite sœur de Pierre, et que les scrupules de celui-ci touchant à la naissance et à la fortune des Pélissier se trouvaient anéantis par la volonté et l’affection du comte Marc de Bricey. Si le château de Meiras devait revenir à Pierre, avec ses terres et ses revenus, une part égale était destinée à Gilberte, que représentaient, indépendants du fonds, les cent mille livres de rente du marquis de Meiras. Par le fait, l’amour de Marc n’eût-il pas suppléé à ce qui manquait au nom de Gilberte Pélissier, ce nom trouvait encore de sûrs garants auprès du marquis de Meiras, chevalier de l’Ordre Royal de Saint-Louis et commandeur de la Légion d’Honneur, en un temps où un bas maquignonnage n’avait pas enlevé à cet Ordre sa signification glorieuse.


Djino ouvrait tout grands ses yeux de madone parce que les deux tours en poivrière de l’antique manoir venaient de reparaître entre des chênes poudrés de jeunes bourgeons et des sapins géants, et que la possibilité de pénétrer là, dans ce domaine féerique, enchantait son adolescence éprise de merveilleux.

Tout au-dessus du portail armé ouvert sur le parc, Djino regardait quelque chose, en se retournant, quelque chose qui était perdu entre les créneaux plus hauts que lui : Henri Abric, très occupé à laisser pendre d’entre les mâchicoulis des guirlandes faites d’aiguilles de sapins avec leurs pommes mêlées de boutons d’or et de violettes, en l’honneur de M. Pierre. Et ces guirlandes sombres se relevaient sur l’appareil fauve des murailles avec un goût exquis. Et le petit décorateur était joli aussi, très joli, ce petit gamin très brun et très déluré qui sourit si gentiment aux nouveaux venus pour les compliments qu’il reçut d’eux en passant le pont-levis toujours abaissé.

Comme Djino regardait Pierre et, tour à tour, Henri Abric, Pierre murmura :

— Encore un petit gosse, Djino…

Et Djino apporta dans le parc aux larges pelouses, où se jouaient les campanules mauves et les aigrettes légères des graminées renaissantes, la lumière immense de ses yeux et le charme inépuisable de son sourire.

La voiture dépassa le château et s’arrêta devant une terrasse d’où la vue magnifique s’étendait sur des abîmes et donnait le vertige. Le marquis de Meiras attendait là, au milieu de ce cirque de montagnes, vêtu de splendides fourrures, ceux qu’il appelait ses enfants. Pierre sauta le premier dans ses bras comme lorsqu’il arrivait en vacances. Ce fut Gilberte qui, par une délicatesse très charmante que Pierre ressentit beaucoup, présenta elle-même Luigi De Simone à parrain.

Entouré de cette jeunesse élégante de son neveu et de sa nièce, et tandis qu’il confirmait à Gilberte ravie la nouvelle que Pierre venait de lui apprendre, l’aïeul contempla longuement le petit Sicilien avec ses pauvres yeux exténués ; il demanda à Luigi de lui permettre de l’embrasser. Et ce faisant, comme s’il eût contenu dans ses mains tremblantes la résurrection d’un autrefois radieux, deux larmes s’accentuèrent dans ces yeux de vieillard, qui toujours semblent contenir et retenir les pleurs de tant de regrets et de choses achevées pour toujours !

Pierre regardait son oncle et, lui qui souffrait d’aimer dans la gloire de ses vingt ans, il plaignit avec toute son âme si bonne et compatissante l’aïeul en qui survivait, inutile, l’image chérie, à demi effacée, du petit page de Charles X, Gabriel de Lasserville…

Le midi étincelant inondait les vallées et métallisait les crêtes neigeuses, prochaines ou lointaines, des Alpes. Les regards s’extasiaient, même ceux de Pierre et de Djino encore pleins du spectacle enchanteur de la Rivière de Gênes et de la traversée de Suse à Saint-Jean-de-Maurienne. Et Pierre rayonnait, autant du bonheur de Gilberte que de l’étonnement ravi de Djino.

Certes, ce qu’il offrait là de joies au joli gamin était princier. Mais ces ravissements ne lui paraissaient pas superflus tant il désirait pour son petit ami une somme de plaisir et de félicité dont il ne voyait aucunes bornes possibles. L’accueil affectueux de Gilberte et du marquis ne faisait que renforcer son étroite amitié ; même l’admiration silencieuse de celui-ci que Pierre aimait tant, environnait comme d’une auréole de splendeur le doux visage de Luigi. On trouvait beau l’adolescent ; l’orgueil de son ami s’en ressentait, de même que l’orgueil d’un artiste se prévaut d’une œuvre rare et ignorée qu’il a su découvrir et qu’il chérit.

Et puis petite sœur Gilberte se montrait si tendre et heureuse, si confiante aussi, et cela avec tant de raison, auprès de son Pierre aimé !

Pierre avait trouvé des fleurs dans sa chambre, et Djino aussi. Pierre des anémones et Djino des coucous et du muguet cueillis en hâte sous les bois. La chambre de Pierre, en façade au second étage du château, était tendue de vieille moire écarlate dont le temps avait, depuis une époque très reculée, amorti le coloris violent en éteignant aussi les passementeries d’or fin sur les murs et sur les lambrequins lourds de soieries du grand lit à colonnes. Djino était installé un peu plus loin ; et la fenêtre de la pièce, très vaste comme celle de son ami, prenait sur le côté, dans l’angle d’une poivrière, un jour émeraude et turquoise. Et l’intense lumière allait se jouant sur les hautes boiseries de noyer ciré destinées autrefois à un cabinet de travail. Au-dessus des boiseries, des cadres d’or vieilli contenaient, appuyés à un ancien damas de soie vert amande, des portraits d’ancêtres poudrés, très graves et très nobles. Le manque de commodités de ces antiques demeures seigneuriales s’atténuait dans un luxe de haut goût. À défaut de cabinet de toilette, les accessoires forcément en évidence, dans la chambre de Djino par exemple, étaient de beaux récipients d’argent posés sur une console très simple mais d’une admirable sculpture sur bois. Un meuble aussi riche contenait de livres ce que le marquis avait laissé dans cette pièce en transportant au rez-de-chaussée son cabinet de travail ; et, du plafond à caissons, tombait une longue chaîne ouvragée retenant un énorme lustre hollandais devant les courtines de soie vert amande du vieux lit à colonnes pareil à celui de Pierre. Djino en était fou de joie.

Au premier étage, plus raffinés encore et de haute allure, étaient les appartements réservés aux invités de marque, et la chambre de Gilberte auprès d’une petite pièce où se tenait Victoire. Le marquis de Meiras se réservait en bas, tous les appartements voisins de la salle à manger, du salon de réception et de la grande galerie des Camaïeux où vivaient les beaux yeux du délicieux Gabriel.

Ah ! oui, Pierre était enivré, dans ce matin lumineux, de faire au petit vagabond de la place d’Espagne les honneurs de cette résidence seigneuriale où l’orphelin sans gîte et sans foyer retrouvait soudain l’un et l’autre, et dans quelle magique résurrection !

On avait dressé la table massive, avec ses cristaux, son argenterie, ses fleurs et ses vins d’ambre et de grenades saignantes, auprès de la large baie à meneaux où les cives translucides prises dans leurs résilles de plomb donnaient à la grande salle ornée de tapisseries précieuses le faux air confortable et sévère d’un intérieur de Gérard Dou. Mais l’adolescence exquise de Gilberte et la jeunesse élégante de Pierre étaient le démenti charmant de ces graves apparences qu’effaçait la gaieté spirituelle de Luigi. Personne n’avait les larmes aussi faciles que les siennes toujours en suspens dans ses adorables yeux humides, mais personne aussi ne savait rire d’un rire plus jeune ; plus exubérant, plus câlin, et lancer en fusées crépitantes les trilles gamines qui retombaient en étincelles de joies autour de lui…

Avec quels regards le vieil Anthelme-Gilbert de Meiras l’observait, le svelte jouvenceau, après que Pierre, en particulier, eût conté à son oncle l’histoire douloureuse des seize printemps de ce gamin joli, enjoué, insouciant, et meurtri dans sa chair admirable d’amours trop hâtives !…

Et quels souvenirs se ravivaient sous son front caduc où demeurait la poussière d’une mâle beauté qu’il aimait retrouver en Pierre : ce retour de Rome, Pierre à son âge ; Luigi De Simone beau, lui aussi, comme un page… Ah ! pauvre enfant espiègle et mignon, que de douces choses et d’arrière-pensées ses yeux clairs, ses beaux cheveux fous et les justes proportions de sa taille souple et virile réveillaient et faisaient se lamenter dans le passé lointain du vieux chevalier de Saint-Louis !


… Le soir vint. À nouveau le dîner familial réunit sous les lumières vacillantes des flambeaux d’argent cette trinité d’adolescences : Gilberte à droite de son oncle, Pierre à gauche et Djino en face, chacun sur un des quatre côtés de la table.

La fraîcheur ne permettait plus au marquis de sortir sur les terrasses. On monta jusqu’à l’oratoire, sinon pour prier, pour rêver du moins. Petite sœur aidait à la méditation. De son cœur autant que des touches alanguies de l’orgue, elle fit jaillir les tristesses exquises de ce Printemps de Grieg qui semblait comme la synthèse de tout le lent effort des choses en train de renaître, du fond des vallées obscures aux crêtes voilées des montagnes… De toutes choses occupées à renaître avec, dans la renaissance et la beauté printanière, déjà, l’empreinte mélancolique de l’automne pressé… et de la mort…


Le monde avec ses feux, ses chants, ses harmonies
N’est qu’une éclosion immense d’agonies.


Les serviteurs du château avaient l’habitude de se réunir le soir dans la chapelle où les appelait une sonnerie de cloches, pour la prière en commun. Quand ils eurent salué le maître, à leur tour les enfants sollicitèrent sa bénédiction. Le marquis de Meiras prit ensemble dans ses bras Pierre et Gilberte ; quand il les eût baisés, il laissa aller sa filleule et retint Pierre comme lorsque le jeune homme était encore petit collégien ; alors il appela Djino et posa sur son jeune front aussi les mêmes lèvres qui venaient de se caresser dans les cheveux de Pierre. Puis les enfants se retirèrent, cependant qu’un vieux serviteur venait offrir à l’aïeul l’appui chancelant de son bras.

Or le marquis de Meiras savait que Gilberte n’était point seule et que le souvenir de son fiancé, l’hôte aimable et séduisant de demain, embellirait les songes de cette nuit et des autres nuits, tandis que Pierre… tandis que Pierre… Jusqu’à ses yeux… jusqu’à Luigi, n’était-il pas tout lui-même… tout son passé ?…


La fenêtre de Djino, sur le flanc du vieux manoir, dominait un précipice qui longtemps dévalait jusqu’au torrent où fluait une large nappe d’eau. Les sapins noirs se taisaient sous le premier quartier de la lune silencieuse. Les deux jeunes gens accoudés l’un près de l’autre contemplaient les semis de topazes dans l’azur transparent du ciel… puis leurs regards se perdirent au fond des ravins bleuis…

— On dirait l’Anio, n’est-ce pas, Pierre ? murmura lentement Djino.

Et comme un peu de fraîcheur, sans doute, faisait son jeune ami se rapprocher de lui :

— L’Anio comme à San-Benedetto, n’est-ce pas, Luigino ?…

À quoi, dans le vol de son haleine tiède et légère, l’adolescent consentit en se penchant jusqu’à mêler la douceur de ses boucles blondes aux cheveux de Pierre :

— Oui, Pierre… comme à San-Benedetto…


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