L’Élu – Chapitre XV

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Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV

Chapitre XV


Pierre aimait bien toutes sortes de choses très puériles.
C’en était une que le réveil auprès d’un être chéri. Il se rappelait comment, pendant ses vacances, il lui était doux d’entendre dans la chambre voisine de la sienne sa petite sœur Gilberte, toujours très matinale, s’occuper de son gentil ménage de fillette en bavardant avec lui à travers la cloison. Quel que fût celui des deux qui le premier pénétrait dans la chambre de l’autre, le plaisir était le même, les jeux aussi fous, les bons baisers aussi tendres. Rien peut-il être charmant comme le rire frais entendu près de soi et qui décèle une chère présence tant désirée ? On commence par quelques petits coups secs le long du mur, auxquels répond coup pour coup une petite patte encore moite de l’emprise tiède des draps. On dit quelques mots, des bêtises souvent ; et la voix câline répond, contenant encore un peu de sommeil d’abord, puis tout à coup se livrant en éclats rieurs très éveillés. Et la voix amie est couleur de la chair très pâle au lever, la chair reposée, douce et claire avec, chez les garçons, un peu d’énervement très jeune mais dont la vigueur troublante s’assagit dès que debout.
Pierre est habillé déjà. Il ouvre ses volets tout grands, et le beau soleil, pas encore bien haut, tamise dans sa chambre une discrète lumière blonde.
— … Vous êtes habillé, Djino ?
On entend de l’autre côté la voix aimable de l’adolescent, et son image jolie glisse sur le timbre musical de cette voix :
— Non, Pierre, je me lève seulement.
— Dépêchez-vous, cher petit paresseux, et voyez quel beau temps nous allons encore avoir aujourd’hui.
— Je me dépêche, Pierre ; j’ai déjà mis mon pantalon.
— Avez-vous bien dormi cette nuit, Djino ?
— Oh ! oui, Pierre, comme un petit ange – fit-il exprès de dire en riant – et vous, Pierre ?
— Moi aussi, Djino ; merci, petit garçon.
Ce n’était pas vrai. Pierre avait été horriblement tourmenté toute la nuit ; pourquoi il se trouvait habillé déjà car il n’était pas trop matinal d’ordinaire.
— Voyez-vous, Djino, le beau soleil ?
— Je vais voir, Pierre, quand j’aurai ouvert les volets… Oh ! oui, le beau soleil !…
Et voilà que tout d’un coup Pierre se demande ce que signifie le bruit violent que fait Djino en refermant la fenêtre, en courant dans la chambre, en ouvrant la porte bruyamment et en frappant à la sienne vite, vite, vite, sans parler.
Pierre ouvre tout de suite, anxieux. Est-ce que Djino est malade ? L’enfant se jette sur lui en proie à une crise nerveuse qui le fait trépigner de ses petits pieds à peine chaussés et le jette, les bras en avant, effaré, sanglotant, les yeux dilatés, presque hagards, dans les bras de Pierre. Pierre l’enveloppe aussitôt d’une affectueuse étreinte comme s’il voulait le protéger contre un invisible danger ; il l’interroge, très effrayé, affolé lui-même d’une douleur aussi soudaine et inexplicable, quand une seconde avant Djino riait comme un gamin. Alors Pierre entend seulement – étouffé sous des larmes et des larmes encore, des larmes de petit enfant apeuré – ce mot dont l’horreur le saisit tout entier à son tour et qu’il comprend affreusement après les confidences de Frà Serafino et la présence du ruffian sournois, hier soir :
— Pierre !… Pierre !… La Sanguisuga !!! Je ne veux pas !… je ne veux pas !… Pierre… Pierre… la Sanguisuga… dans la rue… Non, non… je ne veux pas !… Pierre… Pierre… gardez-moi…
Ah ! le pauvre enfant ! Quel stylet douloureux se retourne encore dans son petit cœur meurtri ! Les sanglots éclatent, désespérés… Pierre a peur d’une crise dangereuse. Sans quitter Djino qui l’étreint à son tour et s’attache à lui, il a pu jeter un coup d’œil dans la rue et apercevoir en effet la face dure et bistrée d’une femme déjà mûre dressée avec une sorte d’énergie farouche, en face la porte de la maison, contre la maison opposée.
Malédiction ! C’est bien la femelle aux rauques gueulements, la fille à la Paola, celle qui… Pauvre petit Djino !… Il faut d’abord le rassurer. Non Djino n’ira pas avec la Sanguisuga ; c’est fini cela, et bien fini ! Il faut rassurer l’adolescent et conjurer cette crise terrible qui succède si soudainement au réveil gracieux et joueur. Après Pierre avisera. Il veut faire asseoir Djino, mais Djino ne peut rester en place. C’est du délire cette vision de femme qui vient jusque-là happer sa proie… Elle ne l’aura pas. Elle ne l’aura pas !… Djino est fou, véritablement fou ! La seule vue de cette mégère, de cette goule, de cette Sanguisuga horrible l’a terrorisé.
Alors il faut que Pierre le prenne sur ses genoux, lui lie les bras d’un de ses bras et, de l’autre main, essuie les yeux du gamin noyé de grosses larmes épouvantées et secoué de hoquets effrayants…
— Je… ne… veux… pas… Pierre… Pierre…
— Mais, non, grand gamin chéri, mais non ! La méchante n’aura pas Djino, c’est sûr. Pierre l’a juré… Allons, voyons, voyons, méchant qui faites du mal à Pierre ! voulez-vous ne pas pleurer ! vilain…
Djino frissonne dans l’éteinte de son ami. Et Pierre sent son jeune corps se livrer, sous sa fine chemise de nuit, à des sortes de spasmes… Il ne sait plus que dire pour le consoler… Djino a des sursauts d’horreur et de chagrin très immense, très douloureux, très angoissé. Et puis surtout, surtout, il ne veut pas quitter Pierre !… Il jette sa jeune tête fragile sur l’épaule de cet ami très aimé, joue contre joue ; et ses beaux cheveux en désordre vagabondent dans l’oreille et sur le cou de Pierre qui le retient étroitement, le berce, l’embrasse, le cajole comme un petit bébé de cinq ans en lui jurant dans l’oreille, encore, encore, toujours, que la Sanguisuga ne l’aura pas… ne l’aura pas !… ne l’aura pas !…
Djino se laisse faire. Même son doux visage abîmé sous le ruissellement des larmes va au-devant des caresses et des baisers comme s’il trouvait en eux le réconfort et la sécurité dans le désespoir moral de sa raison et l’effondrement physique de son petit être qui fait à Pierre l’aveu délicieux de son amour et de sa faiblesse. Mais Pierre est bien trop tourmenté aussi pour que ces baisers, ces caresses semés tout au long des joues inondées, des yeux apeurés et des cheveux désordonnés de son cher Djino qui les désire et les recherche – contiennent rien autre que le pitoyable encouragement de son affection et le compatissant partage d’une douleur qui tant l’afflige.
Djino pleure, pleure, comme s’il ne devait jamais se consoler et il noue ses bras nerveux au cou de Pierre.
— … Allons, Djino, je vais vous gronder tout à l’heure, laid petit gosse… Pierre est-il auprès de Djino, oui ou non ; et Djino est-il auprès de Pierre ?
Alors l’adolescent répond comme un petit bébé, en embrassant à deux mains Pierre très ému à la fin :
— Oui… Djino… est… à… côté… côté… de Pierre…
— Alors si Djino est à côté de Pierre – et il lui rend son baiser dans ses cheveux soyeux qui sentent le doux sommeil de la nuit tiède – Djino doit cesser de pleurer… Ce sont les filles qui pleurent… Est-ce que Djino est une petite fille ?
— Non… Pierre… pas une… une fille…
— Alors Djino est un petit garçon ?
— Oui… Pierre… un… petit… garçon…
— Alors Djino ne doit pas pleurer. Voilà !
Tout de même Djino se calme un peu sous l’afflux des caresses de Pierre ; mais il reste assis sur ses genoux et le tient toujours enlacé, de ses beaux bras blancs passés autour du cou. Et Pierre sent la douceur de ces bras, sous la mince chemise, le pénétrer délicieusement. Djino le regarde avec les orbes de ses yeux tout rouges noyés de larmes, et très magnifiques d’effroi. Sa bouche gamine a des spasmes très jolis et qui vont s’atténuant avec les gros soupirs qu’exhalent encore ses lèvres gentilles. Il dévore Pierre de ses yeux inquiets, et de ses baisers câlins…
— C’est fini ?… Djino est un garçon maintenant…
— Oui,… Pierre…
— Tout à fait ?
— Oui, Pierre…
— Il ne fera plus de peine à Pierre ?
— Non, Pierre…
Et Djino scelle son affirmation d’un baiser de ses lèvres mouillées sur la joue de son ami qui le berce lentement et s’en dégage insensiblement en le remettant sur pieds, si joli, si charmant dans tout son grand chagrin.
— Laid petit gosse qui a fait de la peine à Pierre !… Voulez-vous rire un peu… monsieur !… encore !… mieux que ça !… Là… c’est bien… on est content de vous… Et puis on va s’habiller tout de suite, ne plus avoir peur et se confier à Pierre entièrement… Voulez-vous essuyer ces vilains yeux-là… C’est fini… fini… bien fini ?
— Oui, Pierre…
— Tout à fait ?
— Oui, Pierre, tout à fait…
Mais Djino, en deux ou trois hoquets encore de sa petite bouche, dément ses paroles.
— Ah ! ces vilains soupirs encore ?…
Djino sourit un peu, enfin ! Et Pierre embrasse presque sur ses lèvres ce joli soleil calme et divin qui succède aux bouleversements de l’orage. Et jamais les yeux inquiets de Luigi ne furent d’une plus provocante jeunesse.
Pierre fit tomber dans un gobelet de cristal quelques gouttes d’une liqueur réconfortante qu’il tient toujours en réserve dans les « soutes » de son nécessaire de voyage ; il ajouta un morceau de sucre en précipitant sa dissolution avec le pilon d’une cuiller d’argent, ajouta de l’eau, pas beaucoup, et fit boire le « petit gosse ».
— C’est bon ça, Djino ?
Djino, son petit nez dans le verre, fit signe que « oui », et par sa chemise toute grande ouverte Pierre suivait l’absorption du breuvage parfumé qui calmait sa jeune gorge très pâle.
Quand il eut fini, un gros soupir encore souleva sa poitrine blonde et lisse comme un pétale de camélia sous la lumière ambrée de midi.
Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! quel gros chagrin il a eu, madame, le petit “nenfant !”. Vite, allons nous habiller !
C’est pour le coup que Pierre songea, aussitôt Djino rentré dans sa chambre :
— Est-il joli, tout de même ce petit gosse !
Mais il examina surtout le moyen de se débarrasser de cette femme dangereuse plantée là, dans la rue, avec une si évidente ténacité et une si pénétrante intention de mal faire.
Pauvre Djino ! rendre toute sa gentillesse de petit page, toute sa délicatesse de Prince Charmant à cette femelle ! Pierre se laisserait plutôt hacher avant son petit ami.
Il la regarda. L’ayant à peine distinguée l’autre soir, il avait besoin de la connaître. Elle lui fit mal. C’était une fille du bas peuple, une de ces Trasteverines renommées bien à tort pour leur beauté plutôt impérieuse et rude de viragos. Pierre n’aimait pas beaucoup ce genre de beauté-là. Avait-elle trente-cinq ou quarante-cinq ans ? Du second étage c’était assez difficile à juger. Sous le bourrelet épais de ses cheveux aile de corbeau, un front têtu et plat pesait de sa masse olivâtre sur des sourcils d’une altière régularité. Là-dessous, des yeux noirs, noirs enveloppaient leur énergie hargneuse en ces auréoles bistrées dans lesquelles Pierre reconnaissait douloureusement l’œuvre récente de son Luigi… La bouche bien nourrie, avec ses contractions instinctives, paraissait être, comme chez les pieuvres, un organe de succion, une ventouse de sangsue : la Sanguisuga ! elle n’était pas rouge comme on l’imagine ; le bronze clair du visage ovale se fondait sur le bord des lèvres gourmandes qui retrouvaient seulement plus loin, dans la commissure étroite précédant la bouche véritable, la coloration voluptueuse des gencives parées d’un double collier de dents magnifiques dévoilées selon le caprice nerveux des lèvres. Sa gorge grasse se raidissait sous une sorte de châle court aux effilés rouges et brou de noix qui en prolongeaient le dessin banal de même couleur. On sentait, sous ce mauvais châle de ton sauvage, l’ardeur des femmes populacières ou féroces ou d’une sensiblerie pleurnicharde. La Sanguisuga était des premières, mais une grosse sensualité comblait d’appétits le vide anormal de son cœur. Ses mains agissantes, ensemble ou alternativement appuyées sur ses hanches, mal contenaient son impatience et semblaient réprimer le feu de son ventre goulu et les ardeurs bestiales de sa croupe. Elle regardait dans le vague, mais sa pensée plongeait jusqu’au fond de la maison, et si elle eût deviné l’étage où demeurait Djino, nul doute que sa volonté entêtée n’y eût atteint on ne sait comme. Pierre la devinait en rut. Son sexe exagéré de virago devait saillir et s’ériger comme celui d’un jeune faune au seuil de ses cuisses odorantes… Son nez élargi à la base humait le parfum proche du mâle que sa bouche active recherchait d’habitude avant d’en livrer à son ventre les délicats frémissements.
La Sanguisuga !
La Sangsue !
C’était bien la peine que Pierre eût gardé pour lui le secret de cette nouvelle emprise du Vice sur Luigi De Simone pour éviter à l’enfant les reproches de Frà Serafino ! C’était bien la peine aussi qu’il se fût gardé dans une réserve si fraternelle et délicate vis-à-vis de l’adolescent, et ne lui eût même pas laissé deviner les révélations dont le religieux avait affligé son amitié naissante ! C’était bien la peine !… Il était en bas, le Vice. La gouge venait renifler sa pâture, et son appétit s’ébrouait du voisinage de la proie.
Pierre voyait tout cela, hâtivement… Il lui fallait prendre une résolution immédiate. Sa tranquillité, l’existence de Djino probablement, dépendaient d’une combinaison heureuse ou malheureuse. Il ne pouvait partir et rentrer en France tout de suite. Il était nécessaire de quitter Rome, cependant, sauf à n’y pas revenir en cas de danger extrême pour Luigi. D’autre part, s’il affligeait de cette fuite précipitée, il n’avait aussi aucun intérêt qu’il ne fût prêt à sacrifier à Djino, aucun !… Mais il ne voulait pas avoir l’air de se sauver non plus ! En feuilletant fiévreusement son indicateur il pensa à ménager leur sortie de la maison et surtout leur départ de Rome en dépistant la Sanguisuga. En tout état de choses Pierre laissa ses bagages prêts à être enlevés avec la petite malle de Djino.
Djino était habillé.
Décidément il lui fallait disparaître. Pierre n’avait pas envie qu’on assassinât son petit ami dans ses bras, et, puisque l’adolescent ne tenait par aucune attache à Rome, il n’y avait à ce départ d’autre inconvénient que le déplaisir d’abandonner tant d’excursions projetées.
Djino était prêt. Pierre lui fit emporter le grand manteau romain d’une seule pièce de drap noir dont les plis enveloppent si élégamment le corps en tombant des épaules. Djino était ravissant avec ce manteau. Lui-même prit un sac de cuir contenant un peu de linge et son nécessaire pour eux deux au cas où ils ne rentreraient pas le soir. Pierre descendit le premier, héla un cocher fainéant mal occupé à rôder par les rues, et prit une attitude décidée devant la femelle qui le reconnut et bougea en faisant crépiter les étincelles de ses yeux. La voiture avancée jusqu’au seuil de la maison il fit prévenir Djino, l’aida à monter lui-même en ne quittant pas des regards la Trasteverine, fit asseoir l’enfant devant lui, le dos au cheval ; et comme la Sanguisuga s’était approchée, la gorge cabrée et les lèvres blêmes sous leur patine bronzée, il se dressa, debout dans la voiture, contre Djino pour dire quelques mots tout bas au cocher, puis il lui jeta ostensiblement, ayant pensé tout de suite à Jean Bérille :
— Nous allons à la Villa Médicis.
Le cocher fainéant sortit de sa torpeur, ayant compris pourboire ; il cingla son petit cheval et laissa loin derrière la guetteuse qui lança une bordée d’injures tombées hors de portée par la rapidité de la course. Pierre prit dans les siennes les mains de Djino ; elles tremblaient.
Pauvre gamin des rues ! comme disait Pierre. C’est que tout cela n’était plus du roman. Pierre comprenait trop bien l’excessive gravité de ces péripéties et la réalité délirante de cette situation. Il n’y avait que deux partis à prendre : fuir immédiatement ou rendre Djino à cette femme ; à cette femme, c’est-à-dire, outre le contact de la bête odieux à la douce juvénilité blonde de l’adolescent, la misère effroyable, le vice, le crime sans doute un jour ou l’autre, ou… la mort si Frà Serafino ne mentait pas… Le bouge hideux du Borgo San-Michele passait devant le souvenir de Pierre ; il y voyait la mendicité, la déchéance sans retour, le conflit incessant de ce ramassis d’êtres infâmes vivant eux-mêmes de toutes les prostitutions et capables de l’imposer à cet adolescent déjà trop informé, et qui succomberait à des épuisements précoces aux flancs exigeants de l’horrible mégère…
Non, certes, ce n’était plus du roman ; et le grand jour lumineux qui tombait sur tous ces événements en accentuait la réalité révoltante et brutale. La réalité sifflait aux oreilles de Pierre dans cette course où il n’avait pas pris garde que l’escalier de la Trinità de’ Monti coupait et abrégeait énormément le chemin que la voiture avait dû suivre. La réalité, elle reparaissait sur les degrés à l’endroit même où Pierre avait rencontré, vision exquise et troublante, le petit marchand de fleurs, le dolent collégien, l’orphelin dont les mains fines et le cœur aussi, maintenant, s’abandonnaient à lui dans la solitude affreuse de sa pauvre existence. La louve reparaissait là encore. Elle sautait les marches deux à deux, sa jupe dans les mains ; elle arrivait, elle frôlait la voiture en grognant comme une bête et en effrayant Luigi que Pierre avait repris auprès de lui – puis, exténuée de sa grimpée, la bête se laissait dépasser mais, secouant sa fatigue et reprenant tôt sa course, elle arrivait haletante devant la Villa Médicis en même temps que la voiture.
Cette ténacité donnait à Pierre la mesure de ce dont elle serait capable pour reprendre son petit amant. La gueuse ! Pierre était assez rassuré, mais il ne pardonnait pas à cette femme en chaleur le mal qu’elle faisait à Djino – et le stylet de la Stefanina luisait dans ses yeux terrifiés de cette audace étalée en plein jour de Rome ! Et la pâleur et les beaux yeux apeurés et le silence frémissant de Luigi étaient une angoisse pour son ami.
Pierre, certainement, n’avait pas compté sur sa poursuite, mais il calcula aussitôt ce qu’il pouvait combiner encore pour déjouer l’opiniâtreté de cette glu. L’effarement de Djino le préoccupait le plus et lui donnait une sueur d’inquiétude. Il voulut parler énergiquement à l’adolescent, cela était d’une extrême urgence.
— Djino, je vous défends d’avoir peur avec moi, vous entendez, mon cher petit. Je vous défends d’avoir peur ou je vous laisse retourner avec la Sanguisuga – Pierre devina à ce moment dans l’étreinte muette de Djino ce cri contenu : Oh ! Pierre, Pierre, vous ne savez pas comment vous me faites du mal par cette menace !… – C’est très laid de n’avoir pas confiance en Pierre… et de vous martyriser ainsi, quand je suis là, mon Djino chéri, à propos de cette femme…
Pierre disait cela, mais il avait toutes les peines du monde à maîtriser sa propre émotion tant la douleur de l’enfant l’angoissait qui se répandait en ses jolis yeux tellement jolis, suppliants et débordants de reconnaissance, et sur sa petite bouche caressante qui, tout à l’heure, avait recherché son appui et s’était abandonnée dans des baisers si purs et si confiants !
Le gardien de la Villa reconnut aussitôt l’ami de Jean Bérille. Il salua Pierre et Djino. La Sanguisuga fut hypnotisée par l’uniforme ; elle se tint à distance. En le voyant, Pierre avait escompté tout de suite la présence de cet homme comme aussi le prestige de l’Académie de France sur des malfaiteurs du genre de la Trasteverine… Celle-ci se tint à distance, les yeux en feu et la poitrine bandée sous son corsage et les pointes de son châle. Pierre fit monter immédiatement son petit ami chez Jean qui venait de se lever, et le suivit. Jean fut aimable et charmant avec Pierre et salua Djino d’un affectueux – Good morning, mylord !
Mais l’adolescent en offrant sa petite main au Prix de Rome ne put même, dans sa douleur, ébaucher un sourire : Pierre expliqua en peu de mots ce qui les amenait, la nécessité de quitter Rome pour échapper à la chasse, au poignard de la Sanguisuga. Jean fut stupéfait d’apprendre tant de choses en si peu de temps et déclara Djino admirable en prenant à nouveau pour les serrer avec bienveillance ses petites mains effarouchées.
— Ce que tu me dis là, mon bon Pierre, ne me surprend qu’à moitié, bien que ce soit absolument ahurissant appliqué au joli petit gosse que voilà. Tu ne pouvais, vous ne pouviez mieux agir qu’en venant ici. Tu penses faire une ballade à Subiaco et revenir à Rome si la dame le permet, ce qui n’est pas sûr. Mais si tu tiens à ce que ta goule ne vous suive pas, – et je comprends ça, ah ! le bandit ! – c’est facile. D’abord elle n’irait pas jusqu’à Subiaco, tu penses. Ta voiture est restée en bas ; laisse le cocher vous attendre ; je m’en arrangerai. On va vous ouvrir une grille dans l’allée qui débouche à l’extrémité de la galerie des moulages, elle vous conduira jusqu’à la via Ludovisi par le corso Porta Pinciana. Vous prendrez là une autre voiture et fouette cocher ! Pendant ce temps la chaude Sanguisuga se calmera… Si demain la femelle rôde autour de vous, par un manège à peu près semblable, en ayant eu soin d’envoyer d’avance vos bagages à la gare, vous faites vos adieux à Rome et tu vas embrasser ta petite sœur Gilberte dans les monts de la Savoie. Pas vrai, mylord, conclut Jean Bérille en donnant une tape amicale sur la joue de Luigi. Je ne suis fâché que d’une chose, Pierre, c’est que tu partes si inopinément. Mais je comprends tes craintes, ah ! Dieu oui. Il me parait même imprudent, sachant ce que tu viens de m’apprendre, que tu touches Rome à votre retour. La Sanguisuga, la Sanguisuga, tout ça c’est du vilain monde, ça vous a le coup de couteau facile… et tu ne te soucies, ni pour toi ni pour ce petit birichino, d’un pareil roman, pas vrai ? Ce serait exagérer utilement la couleur locale de ton aventure… Quel dommage tout de même que tu partes si rapidement !… Dis donc, j’ai là tes charbons ; Peterson a été tout ce qu’il y a de plus gracieux ; il y a joint les dix clichés pour que tu sois certain d’être seul à posséder en chair et en os, et en photographie, le plus poltron de tous les birichini romains ; pas vrai, mylord ? – C’est un véritable sacrifice qu’il fait, je t’assure… Dis-moi, Pierre, je vais m’inquiéter de la louve pendant votre absence et je t’envoie ce soir un télégramme, albergo dell’ Aniene, à Subiaco, pour te dire si tu peux rentrer sans crainte. – Puis, en confidence à Pierre : Mon petit, la Sanguisuga peut se fouiller pour en retrouver un pareil ; le crapaud n’est pas joli, ni beau, ni splendide : il n’a plus forme humaine ; regarde-moi cette bouche et ces yeux, c’est un petit dieu ; pas vrai, mylord ; allons voyons, on ne rit donc plus ? sacré nom d’une pipe !
Quand les trois jeunes gens furent au seuil de la Villa :
— Eh bien ! Djino, on ne dit pas au revoir au monsieur ? Peut-on embrasser cette petite frimousse-là ? Djino tendit ses joues. – Là… Adieu, Pierre, adieu, mes enfants, et puis – il rattrapa Djino par sa manche : – piccolo vigliacco, tâchons de ne plus avoir peur, ragazzo brutto !… Albergo dell’ Aniene n’est-ce pas, Pierre ?… Au revoir !
Jean les vit monter en voiture. De la main ils le saluèrent tous deux, et Djino lui sourit sans oser beaucoup. Le musicien retourna sur ses pas ; il descendit régler le cocher, et comme la Sanguisuga était en conversation très active avec lui :
— Tenez, cocher, voilà votre course et le pourboire promis. Ces messieurs attendent ici le commissaire de police que M. le consul de France doit leur envoyer… Vous êtes libre.
La Sanguisuga devint jaune ; elle fit quelques pas du côté de la place d’Espagne en dissimulant mal son désir de fuir au plus vite… Quand elle eut sauvé les apparences, Jean la vit s’échapper au galop, folle de colère et de passion déçue, et s’engouffrer dans le raidillon qui la mit hors des atteintes… du commissaire de police et de M. le consul de France !


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