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Version actuelle datée du 13 août 2011 à 16:34

Ce texte historique est protégé contre les modifications.


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Chapitre XXI


Pierre n’avait jamais ressenti l’obligation de quitter Paris – comme ces gens qui s’offrent des vacances « chic » sur des prêts du Mont-de-piété – à des époques déterminées par l’usage. Pierre faisait ce qui lui plaisait, quand et comme, sans aucun souci de se conformer à des lois somptuaires qu’il répudiait. Il préférait de beaucoup les voyages de l’automne et du printemps.

N’eût-il pas eu ces goûts en commun avec petite sœur et de Bricey, le nombre de ses travaux retardés par son exode en Grèce et en Italie ne lui permettait pas de les abandonner à nouveau.

Gilberte se plaisait dans le jardin en terrasse sur la Seine, enfoui sous les marronniers. Le Bois à certaines heures et à certains endroits offrait de commodes et solitaires oasis, de sorte que la jeune fille, prise elle aussi longtemps à Meiras, supportait agréablement le séjour de Paris en été.

Quant à Pierre, outre ses travaux, la présence de Luigi – sur les lèvres charmantes de qui l’aube subtile d’un troublant duvet commençait à pointer – comblait ses jours de fraîcheur, même quand les fours, fin juillet, mordaient l’argile et dissolvaient au flanc des vases les émaux fluides que Djino avait la charge de surveiller. Djino s’aimait auprès de son maître aimé. Les jeunes gens trouvaient plaisantes les longues conversations de l’après-midi.

Quand ils étaient trop las, ils se récréaient en lançant avec adresse les bûches fendues en quatre qui servaient à la chauffe. Djino avait acquis à ce jeu une habileté dont s’amusait Pierre. Loin de l’ouverture étroite du foyer, avec la main il faisait tournoyer plusieurs fois sur lui-même le quartier de bois qui s’engouffrait exactement dans la porte exiguë et glissait entre les flammes jusqu’au fond en heurtant, sur les briques réfractaires, des monceaux de braise d’où jaillissaient des tourbillons d’étincelles. Le soir surtout Djino était transfiguré par la réverbération rouge du foyer qui illuminait étrangement son visage dans la nuit.

Dieu ! oui, Pierre aimait à le voir « en nage », sa chemise relevée haut sur ses bras satinés, délicieux de formes et de souplesse après quoi ses mains diaphanes étaient comme des fleurs de mousseline rose pâle diffuses dans les ténèbres. Son col ouvert livrait en spectacle délicat sa gorge claire et sa jeune poitrine lustrée d’un bel ivoire visible jusqu’à la ceinture qui retenait jalousement sur ses reins splendides son pantalon de toile bleue traître aux flexions exquises de ses jambes rondes. Il avait chaud. Des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. Une bonne odeur montait de tout lui, manifestant la jeunesse de sa chair neuve vêtue d’une impalpable floraison de croissance et distillant autour de lui comme un arôme révélateur des élans généreux de cette peau ambrée, ici et là duvetée d’or, de ces yeux fous, de ces tempes ourlées de cuivre soyeux, de ces lèvres mouillées, de ces bras nerveux et doux avides d’étreintes, de ces mains riches de caresses, de tout ce corps charmant capable de gémir comme un instrument divin sous des câlineries actives et des baisers savants, jusqu’à crier grâce… grâce…

Et c’était à Pierre tout seul, c’était à lui, cette adolescence rassérénée, loin déjà des angoisses de la Trinité-des-Monts et des douleurs du Borgo San-Michele ; cette adolescence de Djino, impatiente et douce en marche vers la totale éclosion de sa virilité.

Comme Pierre se grisait parfois de cette présence radieuse ! et comme il se souvenait de ces affres épouvantables que l’enfant esseulé venait calmer dans ses bras, dans ses bras ! via Gambero, en cherchant jusque sur ses lèvres, en demandant, en imposant à ses lèvres les baisers dans lesquels il voulait trouver aide et protection contre le stylet de la Sanguisuga, en leur avouant la faiblesse pitoyable de son adolescence et son ineffable besoin d’être aimé !…

Pierre s’attachait à Luigi au point que la plus courte séparation lui était intolérable et qu’il sentait des larmes brûler ses yeux quand, après dîner, le thé servi, l’enfant regagnait, près de l’hôtel Pélissier, le home coquet où Pierre allait quelquefois, si le travail l’exigeait, le réveiller au matin.

Marc savait très bien à quoi s’en tenir au sujet de cette affection contenue toujours dans des limites irréprochables surtout en présence de Gilberte. Quand il voyait Pierre rêver ainsi aux étoiles, le soir, il lui tapait doucement dans le dos en disant, mi-sérieux, mi-rieur :

— Tu es un grand fou, mon petit Pierre !

À quoi Pierre répondait seulement, avec un geste où la lassitude se mêlait de découragement, d’inquiétude et d’ardente affection :

— Je le sais bien, mon bon Marc… Que veux-tu !…

Et Pierre demeuré seul dans son bureau prenait dans un tiroir à clef l’album contenant les charbons de Peterson ; il se meurtrissait les yeux à voir l’infinie beauté de ce Djino pour lequel des femmes se tuaient et dont l’emprise fondait sur lui sans qu’il pût s’arracher à la douleur chérie de sa ténacité…


Pierre s’était rencontré plusieurs fois au Cercle avec Le Hel ; celui-ci se piquait d’une telle exactitude à suivre le mouvement du monde élégant que sa présence à Paris, dans la canicule, étonnait Pierre et tout autant Marc qui n’avait pas voulu délaisser Gilberte et se promettait après leur mariage, en octobre, une grande tournée très reposante dans quelques-uns de ses domaines ; compensation qui n’affligeait aucunement Pierre dont la seule peine serait le départ de petite sœur de cette maison où lui resterait entre ses vieux domestiques, ses vases… et Djino, il est vrai.

Le Hel n’était guère recherché de Pélissier, moins encore de Bricey ; et la morgue dédaigneuse qu’il affectait au Cercle en leur présence témoignait assez de sa mauvaise humeur, car personne n’était plus entouré d’estime et d’affection que les deux amis. Depuis peu une ironie particulière nuançait son visage fat d’homme à bonnes fortunes. Cette contenance mystérieuse ne fut pas inaperçue de Pierre, et Marc lui-même en parla à ce dernier.

Aux Acacias, la Miromesnil recommençait dix fois le parcours d’Armenonville à la Cascade dans une retape insolente, d’autant plus qu’inutile, qui laissait bouche bée, émus et comme respectueux de son opulence crapuleuse les niais et les snobs – ce qui pourrait s’écrire d’un seul mot.

De six à sept Pierre et Djino venaient souvent s’asseoir aux environs du Tir aux Pigeons ; Albine faisait alors ralentir ses chevaux et dévisageait, en longeant le trottoir, le petit Sicilien. La première fois ce manège ne contint rien autre, pour Pierre, que la curiosité. Mais il devint apparent que la courtisane visait les yeux de Djino avec une audace sans fard, et les fouillait d’œillades significatives. Une semaine il supporta cela, puis s’abstint de reparaître au Bois au moins quelques jours ; et il lui sembla que pendant ce temps son petit ami cachait mal une nervosité nouvelle…

Fin août, Albine avait déjà réussi à se trouver deux fois vis-à-vis une table où Pierre, Gilberte, Marc et Luigi dînaient au Pavillon d’Armenonville. L’enfant tournait le dos à la fille, mais une glace permettait de surmonter certaines difficultés optiques auxquelles Djino parut se plaire, sanglé dans l’habit noir et le gilet blanc qui donnaient à sa juvénilité troublante une saveur singulièrement affinée.

À la Comédie-Française, un autre jour, rencontre semblable. Albine occupait un fauteuil de balcon dans les numéros impairs face à la loge que Pierre avait fait retenir. Toute la soirée elle garda sur ses yeux sa jumelle ostensiblement fixée vers cette loge. Elle savait Luigi bien gardé. Par bonheur Gilberte ignorait cette fille ; ses relations éphémères avec Marc lui étaient inconnues et aussi qu’elle fût la maîtresse de Le Hel de qui sans doute la femelle avait exigé la plus complète abstention pour la réussite de son entreprise. La présence répétée de cette fille n’était donc d’aucune importance pour Gilberte, et la gentillesse de Pierre comme l’élégance de Marc et la beauté de Luigi l’avaient accoutumée à voir se détourner sur eux, même insolemment, les regards des femmes.

Mais Bricey voyait, lui ; et Pierre redoutait, bien qu’il fût trop fier pour peser jamais dans les actes de Djino, dussent ses caprices lui déchirer le cœur. Seulement il se rendait compte de la fascination continue qu’exerçait sur l’adolescent ivre de dépenser ses forces, d’en abuser même et de combler follement ses désirs – cette fille qui paraissait en effet détenir toutes les voluptés et les lui offrait si opiniâtrement. Car Djino non plus, aux regards éveillés, ne se méprenait sur les intentions cyniquement affichées de la prostituée que, naïf encore, il admirait et enviait en lui accordant le sceptre d’une royauté à laquelle ses bijoux, son luxe de théâtre, et sa cour d’imbéciles thuriféraires ou de chameliers intéressés donnaient quelque semblant de vraisemblance.

Et Djino croyait aussi qu’elle l’aimait.

Si jeunesse savait !…


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