Différences entre les versions de « L’Élu – Chapitre XXII »

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—&nbsp;Allez, Justin, je vous suis… Vous enlèverez ''son'' couvert avant que j’arrive, n’est-ce pas !…<br>
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Version actuelle datée du 13 août 2011 à 16:35

Ce texte historique est protégé contre les modifications.


Chapitre précédent

Chapitre XXII


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Ainsi donc toutes les câlineries étaient épuisées déjà de ce petit gosse capricieux qui lui-même était venu vers Pierre pour s’offrir amoureusement. Car il s’était offert amoureusement !

Quatre mois et demi !… La rencontre à la place d’Espagne… La Trinité-des-Monts… La fuite à Subiaco. Ce matin de la fuite à Subiaco !!!… Subiaco… Les petits gosses. Tant de petits gosses !… San-Benedetto… Ah ! San-Benedetto !!!


Alors Pierre avait souvent des larmes plein les yeux, qu’il cachait. Il était comme Djino avait été : personne ne les aurait consolées…

… La fuite de Rome… Meiras et la douceur des soirs sur la vallée… Puis Paris !… Déjà Paris !… Paris… L’enfant ; l’adolescent. Le presque jeune homme enfin, synthèse de charmes infinis, infinis et mieux compréhensibles : le trouble charmant après l’innocence et l’impudeur naïve…

Quatre mois et demi !…


………………………………………………………………


— … Djino ?

— Quoi ?

Ce « quoi » tout court était tellement douloureux à Pierre !

— Vous êtes fatigué ce soir ?

— Non.

Un « non » mauvais venu autant des yeux méchants et si jolis, ces yeux de dix-sept ans ! – oui, oui, déjà de dix-sept ans ! – que de la bouche adorable où tremblait de la colère et frissonnait de l’impatience – aussi de l’amour…

— Alors, Djino, pourquoi le petit gosse ne répond-il pas quand Pierre lui parle ?

Pierre dix fois déjà a calmé des nervosités avec ces seuls mots « le petit gosse ». Comment Luigi aurait-il oublié tout ce qu’ils contenaient pour lui de tendre attention, de dévouement soucieux des joies de son adolescence… Ce soir Djino ne répond même plus. Il a oublié la signification de ces mots où de la compassion discrète s’efface devant l’amitié si noble et si charmante du grand ami… de Pierre !… Il répond brutalement :

— Parce que je n’ai rien à dire.

— C’est bien vrai que vous ne resterez pas à dîner ce soir ?

— Non.

— … Non ?…

— Non… Non ! Je ne dîne pas… Il faut que je sorte.

— Il faut ?…

— …

— Avez-vous de l’argent, Djino ?

— Je n’en ai pas besoin.

— Pardon ; je ne veux pas que vous partiez sans argent. Il ne peut vous en rester après vos dépenses imprudentes de ces derniers jours. Voici cent cinquante francs qui vous reviennent pour les vases Kriéger et Langevin… Vous trouverez demain votre mois chez vous.

— …

— Puis-je savoir où vous allez ?

— Je n’en sais rien.

— Je le sais, moi.

— Ce n’est pas vrai !

— J’ai menti, alors ?

— …

— Puisque vous êtes bien décidé à rejeter toutes les paroles dans lesquelles vous pouvez soupçonner quelque égoïsme, je dois vous rappeler, pour vous, mon cher petit, les conseils de Frà Serafino…

— Frà Serafino a menti aussi.

— Aussi !!!

— …

Pierre était brisé. Il lui fallait aller jusqu’au bout. Le petit vagabond de la place d’Espagne lui broyait le cœur, mais jamais il ne l’avait tant aimé que dans cette minute où les instincts luxurieux acquis de la Stefanina et de la Sanguisuga se réveillaient, montaient jusqu’à ses yeux d’Éros et fouettaient tout son jeune visage charmant d’un rappel d’obscénités farouches, au souvenir desquelles frémissait sa chair de jeune mâle.

— … Frà Serafino a dit la vérité comme je la dis moi-même en affirmant que vous allez retrouver une femme qui nous hait tous ici et qui ne vous aime pas, Luigino, parce qu’elle ne sait aimer personne et que son rôle n’est que de faire le mal… Elle est venue chez vous ce matin…

— Alors vous m’espionnez !…

— Vous êtes tout à fait méchant, Luigi… Non, je ne vous espionne pas, mais Justin m’a remis un porte-cartes qu’il a trouvé sur votre lit ce matin. Il n’y a que ces filles pour avoir leur nom en brillants sur un porte-cartes ! Justin était venu d’ailleurs pour vous le remettre à vous-même. C’est moi qui le lui ai pris en effet. Le voilà… Elle est venue chez vous ce matin et vous allez chez elle ce soir. – Pierre baissa la voix et des larmes tremblaient sur ses lèvres et dans ses yeux : … Avant de vous livrer, Luigi, j’ai le devoir d’insister encore et de vous rappeler avec quel soin douloureux je me suis arraché moi-même… Enfin, Luigi, vous ne sentez pas l’atrocité de ce que vous me laissez dire là… et que vous faites à Pierre qui vous aime tout le mal qu’il est capable de ressentir ?…

— …

— Est-ce que je dois maintenant vous supplier, Djino ?… Et puis-je vous dire rien de plus, sinon que votre petite existence que vous allez compromettre m’est plus chère que tout au monde… et voulez-vous aussi chagriner Marc… et faire de la peine… à… mademoiselle Gilberte ?… Allons, on nous attend… venez dîner… Djino !…

— …

— Djino !!!

Mais l’adolescent avait pris son petit chapeau mou et s’était approché de la porte, en travers de laquelle se tenait Pierre. Ses cils battaient violemment sur ses yeux bleus étincelants repris en leurs lourdes résilles de plomb ; ses lèvres ardentes flambaient dans la pâleur exténuée de son beau visage ; et comme sa chemise de petit ouvrier s’entr’ouvrait, Pierre voyait sa jeune gorge blonde et sa poitrine unie se soulever presque ainsi que la gorge d’une jeune fille… Pierre sentit qu’il lui serait impossible de maîtriser cette passion dont s’exaltait la joliesse de Luigi. Il défendait la sortie à son petit ami, mais le silence brûlant de celui-ci contenait la volonté impérieuse de briser toute résistance ; et Pierre voulait éviter à l’enfant, quand même, une violence ou des mots qui les eussent irrémédiablement séparés…

Et puis, Pierre comprenait cette fureur de l’enfant ! Oui. Car sa sensibilité s’affinait jusqu’au paroxysme et les choses dont il souffrait le plus, par cela même, étaient celles qui pénétraient le mieux sa compréhension.

Quand il se fut écarté de la porte, Luigi l’ouvrit avec force.

Pierre eut encore le courage de supplier :

— Djino !!!

— …

— Méchant !…

Et la porte se referma sur le petit gosse adoré.


Alors, tout seul, Pierre ne sut retenir ses larmes ; il se prit à pleurer, à pleurer…

Ah ! comme il se rappelait, dans la solitude de cet atelier où de si chères heures s’étaient écoulées dans la contemplation et l’amour de son Djino, comme il se rappelait les paroles de Frà Serafino : « Puisque vous avez accepté, mon cher ami, la tutelle de cet orphelin, il vous faudra vous souvenir de ceci et ne pas craindre de le rappeler à sa jeune effervescence qu’il sera si pénible, si douloureux et si difficile, un jour, de contenir… »

Déjà, déjà ! répétait Pierre… Ah ! Frà Serafino !

Frà Serafino avait dit encore : « Luigi est un enfant ; sa turbulence peut oublier un instant ce que vous faites pour lui, mais sachez qu’ici une pensée veillera, fidèle à votre souvenir… »

Frà Serafino ! Frà Serafino ! Si vous pouviez…

Des sanglots s’exaspéraient à mesure qu’il évoquait plus précise l’image délicieuse de ce jour où pour la première fois il guidait dans le renouveau matinal de Rome l’adorable garçon qu’il venait d’arracher, si mignon, si faible, si délaissé – et si blond, comme un petit ange du bon Dieu… Ah ! Frà Serafino !… si faible et délaissé et gentil, à la pire misère, et qu’il sauvait aussi probablement de la mort parce qu’il l’aimait, ce gamin tout endolori…

Pauvre Pierre ! Se l’était-il assez répété, quand parfois de navrants scrupules se soulevaient en lui, – qu’il n’avait jamais connu que des larmes à propos de cet enfant, de cette jeune proie splendide qu’il lui faudrait arracher encore – si on ne l’assassinait pas… – à la Sanguisuga des boudoirs, plus terrible que celle des bouges !…

On frappa à la porte de son atelier. Il essuya ses yeux furtivement et se les mouilla d’un peu d’eau. Il avait la ressource d’accuser la réverbération ardente des fours si on les lui voyait rouges :

— Entrez.

Heureusement, Pierre craignait tant que ce fût Gilberte ! C’était Justin.

— Mademoiselle attend monsieur pour dîner… Est-ce que monsieur est souffrant ?

— Justin…

Le bon Justin s’inquiéta et se rapprocha de Pierre.

— Monsieur Pierre…

— Justin vous allez être encore mon complice pour essayer de bien faire. Écoutez, M. Luigi vient de partir tout d’un coup… Il est parti… chez cette femme qui rôdait ces jours par ici… et dont vous avez trouvé le porte-cartes ce matin chez lui. Le pauvre enfant était comme un fou ; il ne faut pas l’accabler… Il reviendra, peut-être… J’espère… Que mademoiselle ignore complètement son départ, n’est-ce pas, Justin ? Je vais annoncer qu’il est malade. Vous monterez comme chaque jour ranger ses affaires et entretenir sa chambre bien proprement ; vous mettrez cette somme sur son bureau ; et, lorsque je vous en prierai, vous emporterez de la maison ses repas que vous remettrez au dispensaire rue de l’Annonciation, pour les pauvres… Luigi est malade, n’est-ce pas, Justin… Cela durera… ce que cela pourra durer… Quand je ne pourrai plus dissimuler la vérité, mon Dieu !…

— Que monsieur Pierre soit tranquille à ce sujet et surtout que monsieur ne se fasse pas une peine semblable pour ce petit ingrat…

— Ne dites pas de mal de lui, Justin, c’est un enfant…

— Oui ; mais monsieur, par exemple, n’a jamais été enfant de cette façon-là.

— Tant pis, Justin… tant pis !… Tenez, Justin, approchez, vous donnerez ça à Victoire… pour son bas de laine…

— Oh ! monsieur Pierre est bien trop bon !… Victoire sera fâchée…

Pierre essaya de rire un peu ; il avait la mort dans l’âme :

— Vous la consolerez, mon bon Justin ; ce sera plus facile que pour moi…

— Enfin je remercie monsieur Pierre pour Victoire… Monsieur vient dîner surtout, parce que mademoiselle…

— Allez, Justin, je vous suis… Vous enlèverez son couvert avant que j’arrive, n’est-ce pas !…


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