L’Élu – Chapitre XVII

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Chapitre XVII


Djino dormait encore dans le lit de fer assez étroit qu’il avait fallu monter auprès de celui de Pierre parce que l’adolescent avait eu un peu peur quand même – oh ! pas beaucoup, Pierre ! – et s’était refusé à dormir seul dans une chambre de l’auberge.

Pierre ne voulait pas réveiller son petit ami. Il en abandonnait le soin à l’abeille d’or entrée là on ne sait comme, et qui, dans la grande pièce nue et blanche avec des fleurs peintes à la détrempe au plafond, faisait un vacarme très lent et très doux. Elle s’approchait souvent de la tête charmante du petit page ; elle descendait vers ses lèvres entr’ouvertes comme si elle se fût trompée et les eût prises pour une fleur rose ; puis, là, elle se tenait une seconde en suspens et dans son haleine se réchauffait en cueillant du miel. Pierre la laissait faire ; il n’était pas jaloux de l’abeille, ni même de la Sanguisuga. Il n’était plus jaloux de la Sanguisuga.

Et le matin d’ambre et d’azur inondait la chambre d’une lumière blonde. Luigino en était auréolé. Sa bouche était divinement jolie ; jolies les boucles soyeuses de ses cheveux en désordre ; jolis ses bras blancs dont l’un, la manche de sa chemise relevée jusqu’à l’épaule, se repliait sous sa joue claire et, svelte rameau pâle, fleurissait d’une main ravissante de jeunesse et de grâce espiègle. L’autre main, la main droite, allait, dessinée sous le drap léger du lit, jusqu’à son petit ventre tiède suivant l’habitude qu’en prennent les enfants.

Pierre ne voulait pas le réveiller ; il était trop gentil comme ça et Pierre ne l’avait encore jamais vu. Pierre ne voulait pas le réveiller et s’était habillé sans bruit.

Ba da boum ! boum ! boum ! Djino se réveille, naturellement, et rit tout de suite à Pierre, sans rien changer d’abord à ses attitudes.

C’est l’aubergiste qui bouscule la porte et crie bien fort qu’on lui ouvre, Pierre va ouvrir. Une dépêche de Jean :


Comme pensais, rentrée Rome impossible. Soyez gare Termini deux heures. Vous attends avec tous bagages pour premier train Gênes. Réponse.

Affectueusement. Jean.


Djino a sorti de son lit sa main audacieuse ; elle est d’une exquise tiédeur, à peine blonde sur le drap blanc ; la paume en est moite et frémissante de caresses. L’autre bras reste arrondi sous la petite tête paresseuse qui repose sur l’oreiller.

Djino a vu le papier. Djino est très discret, il n’interroge jamais, il attend. Et puis il ne sait pas ce que c’est qu’une dépêche. D’ailleurs Pierre n’est pas plus inquiet que cela. Il songe seulement que, le voulût-il, il lui serait maintenant impossible d’abandonner ce jeune garçon à la misère, au crime, à la mort, au pire vagabondage tandis qu’il est là confiant en lui, gentil adolescent aux yeux rieurs dans toute la pâleur de son visage diaphanéisé comme une perle rare qui ne doit plus être confondue avec les choses immondes. Pierre tient son existence entre ses mains. La terrible Sanguisuga la guette, cette petite existence très belle et très élégante révélée doucement, tandis que Djino se lève, aux pâles contours des jambes délicieusement longues, claires et rondes, qu’il met toutes nues hors du lit ; aux cuisses qu’une naïve impudeur tient nues aussi sous la chemise ramassée au creux du jeune ventre où Djino, tout à l’heure en dormant, avait oublié sa main blanche aux ongles brillants et roses…

Est-il joli tout de même ce petit gosse-là, demi-nu sur son lit de collégien !

Pierre n’est pas encore lassé, non, de ce spectacle précieux de l’adolescent… Quel dommage que Frà Serafino… Mais Frà Serafino se trompe et Pierre ne veut s’affliger d’aucun mauvais souvenir dans ce présent paré de toutes les grâces et de toutes les séductions de la jeunesse magnifiée dans l’adolescence.

Alors, faut-il livrer à la Sanguisuga, à toutes les Sanguisugue, ce petit être dont le réveil déjà n’est qu’un éclat de rire confiant et rassuré, dont le premier geste des mains est pour une caresse et le premier mouvement des lèvres pour un baiser ?

Pierre n’a qu’à l’abandonner, tout à l’heure, dans les rues de Rome. Le pauvre petit retournera au Borgo San-Michele, dans ce bouge infâme dont la seule image évoquée devant les yeux de Pierre le fait frémir… puis il ira sur les marches de la Trinità de’ Monti vendre de pauvres petits bouquets d’un sou en craignant d’élever la voix, honteux, meurtri dans sa jeune fierté. Et le soir… ah ! Le soir, le soir !!!

Et Pierre a presque envie de s’agenouiller aux pieds de cette adorable nudité si fraîche, si belle, si caressante, vierge, bien que tout le trésor incomparable de cette chair blonde et de ces lèvres, de ces yeux de petit gosse, et ces menottes déliées et ce jeune ventre pâle de petit homme aient connu les frissons dont le souvenir sommeille dans les divines meurtrissures des yeux… des yeux dont la beauté fait de chères blessures au cœur épris de Pierre.

— Non, non, non, non, Pierre. Je vais avec vous au télégraphe.

Djino s’effare à la seule pensée de voir partir son ami sans lui. C’est que Pierre est pressé de répondre à Jean. Alors c’est lui qui prend à la porte les petits escarpins chamois avec des lacets de soie plus clairs ; lui encore qui donne à Djino sa chemise et son faux-col très haut que Pierre n’aime pas beaucoup parce qu’il le trouve un peu ridicule quoiqu’il affirme tout de même avec un mordant exquis le profil aristocratique de l’adolescent ; son caleçon, son gilet, son pantalon, sa cravate… Il y en a dans tous les coins.

— Ah ! ça, Djino, comment avez-vous fait ?… Venez ici ; vous attacherez vos manchettes pendant que je vais arranger vos cheveux.

Pierre coiffe Djino avec le beau peigne d’écaille blonde de son nécessaire, en tenant dans sa main gauche le menton du jeune garçon.

— La raie au milieu, pas vrai, mylord ?

— Si vous voulez, Pierre.

La raie au milieu lance une touffe de boucles qui s’élèvent haut sur son front en ondulant, et retombent presque sur ses yeux, sur ses sourcils très volontaires et très puérils.

— C’est très joli comme ça, déclare Djino.

Il répand de l’eau de Cologne dans le creux de sa main parce que ça sent bien bon. Et puis il s’arrête une seconde en regardant Pierre. On dirait qu’il se dit en lui-même, pauvre abandonné : – Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’étais petit, il me semble… je me rappelle… que quelqu’un me coiffait comme vient de faire ce jeune homme qui m’aime beaucoup… aussi… quelqu’un : Maman !!!

— Qu’est-ce que vous avez, Djino ? À quoi pensez-vous ?

— À vous, Pierre… Tenez, si ça sent bon dans ma main !

Il fait sentir à Pierre ; et la paume de sa main est comme un fragile coquillage rose en dedans, de nacre en dessus ; et ses bras sont d’une exquise pâleur striée de fins duvets d’or parmi le grain délicat de la peau ; sa voix est harmonieuse, et Pierre a bien vu dans ses yeux passer quelque chose qui s’est arrêté une seconde et s’est enfui tout d’un coup quand Djino l’a regardé…

Pierre confond dans cet adolescent déjà raisonnable tout ce qu’il n’a pas utilisé encore d’affection. Cela lui paraît étrange d’abord ; mais en réfléchissant il reconnaît dans son attachement pour le jouvenceau élégant qui, en bras de chemise devant une glace de pacotille, noue sa cravate bleue sous son col, un assemblage émouvant de trois sujets d’aimer, très distincts, très indivisibles pour lui, et très tendres. Et puis cela est. Tant pis pour ceux qui s’effraient de ces choses. Pierre ne s’en effraie pas. Voilà : Il aime Djino avec autant de dévotion, aussi pleinement que s’il était son fils, un fils qu’il ne devrait à aucune femme. Il l’aime aussi comme son jeune frère, avec autant d’inquiétude prévenante, autant de sympathie et d’affectueuse indulgence… Enfin, enfin, il aime Djino, le tendre petit Djino très joueur et si blond, avec une bouche si câlineuse, et tant de désinvolture désintéressée, un si franc abandon, un tel désir de plaire, et tant de flamme naturelle dans ses yeux mutins qui pleurent si facilement parce que peut-être depuis si longtemps ils contiennent ces larmes nécessaires aux enfants et qu’il gardait, puisque nul ne les aurait consolées, ces larmes qui mettent tant de simplicité reconnaissante dans ses bons yeux… Pierre aime aussi Djino caressant et gentil, aux mains gamines et effrontées… comme on aime une maîtresse discrète et subtile avec qui le conflit des sexes peut ne s’étendre pas au delà des lèvres et des mains heureuses de se rencontrer et de se maintenir sous la domination de l’esprit jaloux, ou modérateur au moins, des prérogatives de la chair…

Cela ne saurait empêcher Pierre de connaître que son petit ami est parfaitement beau par toutes les formes de son corps ni le dispenser d’aimer la grâce de ces formes parfaites, autant que son imagination naïve, sa délicatesse et son cœur tout neuf bien que ses proches dix-sept ans eussent connu des joies qui vieillissent la sensibilité et décolorent les fraîches émotions.

Djino aussi aime Pierre et tend au jeune homme, une fois habillé et prêt à descendre, son front ravissant en lui disant :

— Tiens ! je ne vous ai pas dit bonjour, Pierre !

Et Pierre prend à deux mains la jeune tête frivole ! et la baise au beau milieu du front, sous les cheveux.

Pierre aime Djino.


Alors le bel Orazio et son petit camarade Giacometto sont descendus à la station avec Pierre et Djino, pour le départ. Quand Pierre parle à Giacometto de son ami Orazio, l’enfant rougit soudain sous le hâle robuste de son doux visage. À ce moment Orazio le regarde avec deux yeux très blancs mangés par deux larges pupilles de velours – et Djino qui observe, rit de tout son cœur. Ils sentent le géranium, ces petits drôles de Subiaco. C’est Djino qui trouve cela ; Djino s’efforce d’ailleurs de traduire toujours par des faits palpables les sensations même abstraites qui parviennent à sa vive intelligence. C’est ainsi que Pierre sent le finocchio, le fenouil, tandis que Djino sent le coucou du printemps. À quoi Pierre se soumet volontiers…

Comme c’est l’heure du train, voilà Ettore qui arrive tout confus, le pauvre petit, avec ce joli sourire des enfants si rempli de toutes sortes de choses inavouées et ressenties souvent avec une telle acuité ! Il regarde Djino… Ah ! le train va partir… Certainement Djino veut bien l’embrasser, pauv’ petit bonhomme ! C’est qu’il est très gentil ! Et puis Djino embrasse aussi Orazio et Giacometto sur la bouche, à la mode italienne, comme Ettore… Vite, vite… Le petit train avec des rideaux au lieu de portières souffle… Partenza… Partenza !… Au revoir, tous les petits gosses !… Sont-ils gentils !…

Encore des signes, beaucoup, eux trois à Pierre et Djino qui leur ont mis beaucoup de sous dans les mains, à nouveau, rapidement, et qui leur répondent toujours de loin… Ah ! c’est fini. On ne peut plus les voir.

Pauv’ petits bonshommes, étaient-ils gamins !…


Et puis Subiaco s’efface lentement au fond de sa vallée fauve et dénudée, pareille à certains paysages de Grèce, très sévères et très beaux où seuls les oliviers sacrés rêvent entre les rochers lumineux du Péloponnèse…


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