Lettre marocaine (Tony Duvert)

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Lettre de Tony Duvert à Michel Longuet, datée du 12 mars 1974. Publiée sous forme d'extraits dans le livre de Gilles Sebhan Tony Duvert : L'enfant silencieux (2010) puis en intégralité dans le n°9 d'heterographe.ch Hétérographe (printemps 2013).


Marrakech, 12 mars.
Mon bien cher ami,

J’envie beaucoup les merveilleuses vacances que tu passes à Paris, car c’est la plus belle ville du monde et les Françaises sont toutes jolies et jeunes et bien habillées et elles ne pensent qu’à l’amour. Tandis que moi je suis obligé de rester ici, où l’on est écrasé de soleil et de fatigue (il n’y a même pas de métro). C’est une ville horrible, pleine d’arbres pleins d’insectes pleins de microbes ; et non seulement les Marocaines, quand elles ne sont pas voilées, ne sont ni jeunes ni jolies, mais elles sont inaccessibles — si bien que (j’ai honte de te l’avouer) les garçons doivent faire l’amour entre eux. Dans la rue, partout, ils vous appellent : psst ! psst ! fuck-fuck ! — même les écoliers. J’ose à peine mettre le nez dehors, et cependant je suis contraint de me soumettre à ces mœurs abominables car mes amis d’ici insistent pour partager mon lit, exhiber leurs parties viriles, faire le garçon ou la fille avec la même impudeur. Et si je refusais, Dieu sait les rancunes que j’aurais à subir. Le pire, dans cette débauche, c’est qu’elle ne connaît aucun repos : matin, midi et soir, il faut y passer. J’ai très peur qu’à ce régime ma colonne vertébrale ne se liquéfie bientôt, vidée par toute la semence que mes amis, sous prétexte de tendresse, me font gaspiller sans relâche. Alors je rêve aux élégantes Parisiennes avec lesquelles tu vas danser dans des night-clubs. Un jour, je veux aller à Paris moi aussi et connaître enfin cette vie étincelante et voluptueuse. Mais aurai-je encore des forces ? J’ai le devant et le derrière dans un état à faire pitié.

Tu me manques affreusement et, depuis ton départ, les lettres que je t’ai écrites étaient si mouillées de larmes que j’ai dû renoncer à te les envoyer. Ton amitié, elle, était pleine de respect envers moi et ne s’est jamais abaissée aux infâmes caresses qui sont de règle ici. Comme j’aimerais retrouver une si pure affection !

Que te dire encore ? Je ne veux pas t’accabler en te décrivant un à un les détails de ma vie quotidienne. Mes fenêtres ouvrent sur un jardin encombré d’oiseaux si bruyants qu’ils m’empêchent de dormir le matin, et si insolents qu’ils pénètrent dans ma salle à manger pour voler les miettes de mes repas. Entre les arbres, je vois l’Atlas — de hautes montagnes bleues et blanches qui nous envoient un vent glacial. J’ai un beau logement, mais mal gardé car n’importe qui entre et sort ; et, comme beaucoup d’Européens célibataires habitent la même maison, il y a toujours à la porte des garçons ou gamins marocains qui attendent d’être invités à l’intérieur : quand je passe devant eux, je fais une mine sévère et ils ne m’importunent pas. Malgré le confort dont je jouis, je dors très mal, car je dois souvent garder chez moi certains amis qui s’attardent trop après dîner ; et quand on est trois à partager un lit, on n’est pas à l’aise. Encore heureux qu’ils soient très jeunes et donc peu corpulents. Détail singulier : j’ai un second lit dans l’autre pièce, mais personne ne veut y dormir.

Je me promène beaucoup, avec mélancolie et les yeux baissés ; souvent des adolescents m’abordent et me tirent à l’écart pour me faire partager leur détresse amoureuse ; ou bien ce sont des enfants que mon prépuce de chrétien fait bouillir de curiosité — et je ne peux évidemment pas dédaigner ce vif plaisir d’apprendre. Mais comme je reviens tristement de ces promenades-là ! À peine suis-je chez moi que les visites commencent ; je n’en finis plus de me déshabiller et de me rhabiller, mes vêtements sont déjà tout râpeux à force d’être frottés. Impossible d’être seul, de méditer, d’œuvrer à de belles choses. Toujours la fornication, les bavardages, les importuns. Je ne supporte plus cette ville.

Voilà mon état. Donne-moi vite, bien cher ami, des nouvelles radieuses de ton séjour à Paris. Je veux tout savoir sur cette métropole de la finance, des beaux-arts et du plaisir. Et si par hasard tu pouvais trouver une carte postale qui représente la Touréfelle (on m’a aussi parlé d’une mosquée merveilleuse qui se nommerait El Sakh-Rhékeur), je te serais infiniment reconnaissant d’avoir l’extrême amitié de me l’envoyer.


Ton bien cher ami,
طوني


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Voir aussi

Lettre à Madeleine Chapsal
Lettres à Michel Longuet
Lettres à Michel Guy et Jérôme Lindon
Journal d’un innocent