Quand mourut Jonathan (88)

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Le lendemain, il avait pris son parti. Rentré du lycée à jeunes femmes compétentes où il entamait ses études secondaires, il découvrit avec bonheur que l’appartement était vide. Il se dépêcha.

Il dénicha dans la cuisine un sac de monoprix ; il y rangea quelques habits, des livres, des cahiers, des photos, et il ajouta un petit portrait de lui par Jonathan.

Il ne voulait rien voler, pas même une valise ou un sac normal.

Il revint dans sa chambre, s’agenouilla devant son lit, vida ses poches, compta son argent. Le jour était mal choisi, il ne lui restait pas grand-chose.

Il regarda à la fenêtre. Il devint rouge et ses yeux brillèrent. C’était injuste qu’on l’oblige à faire ça. Pourquoi ? Personne ne devait savoir pourquoi. Tout le monde parlait tout seul.

Il quitta sa chambre et repassa par la cuisine. Il n’y avait pas de pain. Il prit des biscottes, une orange, des morceaux de sucre, un reste de chocolat. Une boîte de conserves, peut-être. Non, c’était pas bon. Au réfrigérateur, il y avait des Tonic, mais il n’aimait pas ça ; il trouva une dernière petite bouteille de Coca-Cola au fond, dans les légumes.

Le chat était sorti. Serge hésita avant d’emporter le décapsuleur. Il se rappela qu’il y en avait un beau, sur la table du séjour, le bidule de la cuisine était moche mais il marchait mieux. Il savait décapsuler une bouteille avec les dents — à condition d’être gai. Tout seul, non.

Il laissa son trousseau de clefs sur la porte du palier, et il sortit de l’immeuble sans croiser personne.

Il descendit dans le métro, acheta un ticket et tira une boîte de pastilles au chocolat. Il ne lui resta que de très petites pièces. Il était fiévreux et ne regardait pas les gens.

Il savait à quel endroit se mettaient les auto-stoppeurs, sur la sortie de Paris avant la route qui conduisait chez Jonathan. Sa route pour maintenant. Pas tellement longue, sûrement. Avec toutes les voitures. C’était forcé que ça marche. Il y a des gens.

Serge quitta le métro au terminus. Dehors, il se perdit : à pied il ne reconnaissait plus rien. Tout était trop grand. Tout était dur. Le temps, tiède pour le mois, tournait à la pluie ; Serge avait un blouson, bleu, aux poignets tricolores. Il l’avait choisi et acheté lui-même. Le col était tricolore aussi. C’était plein de poches avec des fermetures éclair. On met ce qu’on veut dedans, quand on a des choses.

Sur une pendule publique, il lut qu’il était environ six heures. Il ne se demanda pas si son projet allait réussir. Il n’y attachait pas d’importance. Du moment qu’il partait. Il s’était rappelé cette sortie de Paris, les auto-stoppeurs : et après, il ne savait pas. Il voulait rejoindre l’endroit où étaient les auto-stoppeurs.

Il y parvint, par de longs souterrains, des passerelles, des dallages marqués de bandes jaunes, où il était le seul piéton. Il reconnut le trottoir où, d’habitude, on faisait du stop. Mais il n’y avait personne. Les voitures mouillées vous frôlaient presque le bras.

Mouillées, car il pleuvait depuis quelques minutes. Une pluie qu’on ne sentait pas. Elle faisait un tas d’eau sans vous toucher. Les banlieusards rentraient ; les phares étaient allumés en code. On entendait beaucoup de bruit, à pied. Les oreilles en avaient mal, cela résonnait brutal et vide comme si une foule avait hurlé.

Serge eut mal, et il imagina de rentrer chez lui.

Il pensa à chez lui. Ses parents. Celle-là, celui-là. Il frissonna. Sa poitrine se serra de refus. Non. Quelqu’un allait le prendre et l’emmener. Il fallait marcher un peu plus loin, après la bifurcation, jusqu’à cette route, à droite, avec des bords en terre rouge et des herbes. Il faudrait aussi traverser, en bas, sinon il serait du mauvais côté.

Il atteignit l’endroit qu’il avait choisi, et marcha encore un peu. Il eut une illusion de voyage, comme s’il avait attendu sur un quai de gare. Il allait chez Jonathan. Ici, ça y ressemblait presque un peu, à cause de la terre et des herbes. Autour et très loin, la banlieue, enfumée, moutonnée, noyée de pluie noire et grise, hérissée comme un gigantesque tas de ferraille et de détritus. La pluie restait douce, elle ne mouillait pas trop.

Devant tant de voitures, de maisons, de kilomètres, Serge éprouva soudain une telle détresse qu’il eut peur et recula dans les herbes. Il reçut du vent glacé. Il sentit la nuit. Il vit qu’il était seul, complètement seul, et il pleura malgré lui, durement, lentement et fort, sans hoquets.

Une camionnette fit un long bruit de freins et s’arrêta près de l’enfant. Maintenant, tous les phares étaient allumés et on ne voyait plus rien, sauf eux. Le ciel était encore assez clair, pourtant : cela découpait en noir des silhouettes d’immeubles, des usines, et des toits démesurés, d’énormes tuyaux suspendus, des constructions en fer.

— Non, répondit Serge en se penchant contre la camionnette mouillée, j’attends mon père, il est là. Il va venir.

Et il montra, derrière eux, un hangar de poutrelles près duquel il y avait, dans un enclos de grillage crevé qu’une lanterne éclairait, trois ou quatre camions cassés.

— Ah, ton père est là. Bon. Mais reste pas au bord de la route, petit, c’est dangereux.

L’homme claqua sa portière de droite, et la camionnette repartit. Serge pensa qu’il n’était pas vraiment au bord de la route quand elle s’était arrêtée.

Il s’enfonça un peu plus dans les herbes : mais ça glissait, à cause du noir.

Il ne serait jamais capable de trouver un mensonge pour se faire conduire loin. Tout le monde se méfierait. Il n’avait même pas regardé la figure de l’automobiliste : à sa voix, il avait deviné qu’il ne fallait rien dire. Ni à lui, ni à personne.

Il eut envie de s’asseoir, par fatigue et pour réfléchir. C’était trop boueux. Il resta au milieu des herbes, près du fossé. Tout droit, le visage tourné vers les voitures. Ce serait facile de passer le grillage et d’aller sous le hangar, à la lumière, mais il y aurait peut-être quelqu’un. Serge souhaita qu’il y ait quelqu’un. Il ne bougea pas.

Il ouvrit le sac de monoprix en plastique jaune, parce que la pluie tombait plus fort : il voulait voir si, dedans, ça se mouillait. Ça fermait mal sur le dessus. Il ne se rendit pas bien compte, il enfonça la main. Il y avait une ou deux biscottes cassées, et le chocolat était sorti de son bout d’emballage déchiré.

Et là, en touchant les affaires dans son sac, Serge se dit qu’il ne partirait pas. Il ne rentrerait pas chez lui non plus.

Cette idée ne le surprit pas : depuis hier soir, il y avait pensé. Il avait même imaginé les gestes. Il avait compris à l’avance qu’il ne pourrait rien faire d’autre. Personne n’aurait pu. Parce qu’il n’y avait plus rien. Et parce qu’il savait complètement qu’il n’y avait complètement plus rien.

C’était pourtant la bonne route pour aller chez Jonathan. Serge eut froid dans tout le corps. Un froid, un vide trop grands.

Les voitures qui passaient étaient moins nombreuses, et elles roulaient vite. Avec la nuit et la pluie, elles paraissaient énormes.

Non. Pas encore. Serge jeta son sac par terre et il s’assit dessus. Il eut le visage à la hauteur de certaines herbes dans le noir : elles avaient des fleurs jaunes comme celles des pissenlits, mais un peu différentes. Quelques éclats de phare touchaient ces herbes et l’enfant.

Sa position tranquille lui donna un bonheur rapide, inattendu. Les choses redevenaient normales. Tout allait s’arranger. Il suffisait d’une voiture, évidemment. Évidemment. Là-bas, à la sortie de la route, dans deux ou trois heures, il y aurait encore le grand chemin à suivre : il le connaissait bien. Si une voiture avait emmené Serge, il aurait fait ce dernier trajet à pied, et, peut-être à onze heures, ou à minuit, il aurait atteint les deux petites maisons à l’écart du village, et il aurait poussé la porte du jardinet de Jonathan. Ce n’était jamais fermé. Jonathan serait en train de dormir, Serge entrerait par la cuisine, il allumerait, peut-être il verrait les souris qui se sauveraient du fourneau, il monterait doucement dans la chambre et il réveillerait doucement Jonathan, ou alors il se coucherait d’abord contre lui s’il faisait froid, ou il mangerait peut-être avant s’il avait faim, Jonathan ne serait pas étonné, ils s’embrasseraient vraiment beaucoup, et Serge lui raconterait son voyage, ce voyage courageux, et ils s’endormiraient ensemble dans le grand lit, la même nuit qu’en ce moment, et ensuite toujours.

Serge se leva brusquement et donna un coup de pied dans le sac, qui roula au fond du fossé. Le décapsuleur tinta contre la petite bouteille de soda. L’enfant se mit juste au bord de la route. La pluie tombait froide. Maintenant, surveiller les voitures, jusqu’à ce qu’il en arrive une toute seule et qui roule très vite. Et regarder les phares et se jeter contre eux, très vite aussi, là où ça brille le plus. Serge, raide et immobile, la vue un peu brouillée, laissa passer plusieurs voitures avant d’apercevoir celle qu’il attendait.


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