Des courants d’air gelés

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Texte de Tony Duvert paru dans Preuves nº 209-210 d’août-septembre 1968, en réponse à une enquête sur La ville et l’imaginaire


La ville est une habitude du corps, une coutume du regard. Mais elle blanchit les présences, fait échouer l’unique. Elle est contre son témoin. La ville est bâtie pour les autres, tous les autres, sauf celui qui la voit. Les chemins, les places, les abris, les trésors, les secours, c’est sans destin ; les lignes, sans but. Les villes, on n’y habite pas, on y passe : elles sont ailleurs. Les images, douloureuses, les greffes, les traces de ce passage, on n’en veut pas, on les rejette ; et l’image poétique de la ville est agression contre la ville, agression du témoin contre ce qu’il regarde, et qui ne l’a pas regardé.

On a appris que les villes sont vides, et c’est pourquoi on y pénètre : pour y tenter sa chance, une chance d’être. Et alors on voit bien qu’elles le sont, vides : mais de ces absences-là on fait partie. Agression, encore : toute la ville sera une même pierre noire qu’on frôle, qu’on déteste, où se trouve une sorte de salut qu’on refuse, mais vers quoi on tend. On y revient. On n’en finit pas de revenir en ville pour la refuser — pour lui retourner sans cesse le mouvement pervers qu’elle fait autour de vous, d’assistance et de recul.

Absence de choix. Inutile liberté. En ville, on est collectif. Ridiculement multiple, jusqu’à la contradiction. Dans ce gris on découvre une forme de la chance qu’on est venu chercher : être irresponsable. La ville, à d’autres ; le corps, à d’autres — et les sons et les signes. On se croit aveugle parce qu’il n’y a rien à voir, immobile parce que tous les chemins se valent, muet parce que cent mille paroles devinées éteignent la vôtre. Ce n’est pas qu’on soit petit, déplacé, négligeable, sûrement pas : mais on n’est pas impressionné ; plutôt, on emploie toutes ses forces à ne pas le ressentir. Après, quand on récupère son corps, quand on sort de là, on voit pourtant qu’il a bougé, et ce qu’il ramène, le corps : il est mêlé de tout, on ne le reconnaît pas.

Les villes, c’est plein d’issues ; jour après jour on entre par un bout, on sort par l’autre, animal concentrique, de vague en vague, flux, reflux, c’est le mouvement. C’est le mouvement qui a tout fait ; quand on sait où on est, qui on est, ce qu’on a, on ne bouge pas ; le mouvement est la perte de l’identité, autant dire qu’on crève.

Quartiers, districts, rues grandes et petites, monuments, boutiques, passé, présent, lieux de rendez-vous, il paraît que ça fait un modelé, un visage. Le visage d’une ville ! Dans cette immobilité ? Les villes changent parce qu’on s’y déplace, mais d’un bout à l’autre les heures vous renvoient un visage qu’on ne verra pas s’animer, parce qu’il est autour de soi, avec soi : ce sont les pierres, les arbres, la forme unique, cela ne bouge pas — et les visages impassibles n’ont pas de traits. La ville, on voit ce détail, aime trop les solides polyédriques, et pour l’œil un polyèdre n’est qu’une surface ; devant, dessous, derrière, à côté, chaque unité de la ville est déjà un ressassement. Les villes sont des plaines que personne ne veut construire.

Une habitude du corps : il y a des images et des lumières, ce sont les infimes mouvances qu’on observe sur ces surfaces, les seuls appels, mieux que les portes, les fenêtres, inutiles parce qu’elles ne donnent pas accès à des lieux clos, c’est-à-dire autonomes. Non, il n’y a que les simulacres colorés, animés, que l’on suive. Trajet à sens unique ou piétinement, de l’une à l’autre image, toutes vaines, on recommence sans cesse un premier pas. Ce n’est pas le règne de la similitude : pour que deux choses se ressemblent, il faut qu’elles diffèrent ; c’est simplement l’absence et les distances, partout. Les villes sont des courants d’air gelés ; il y a des illusions d’optique autour de soi, des illusions de chair, de voix (pléonastiques, des cinémas à chaque coin de rue). Fantasmes, passages, simulations : cela éveille le corps.

Le corps anonyme. Les pulsions. Les villes éteignent l’amour, stimulent l’érotisme. C’est le meilleur piège, tout-puissant, sournois. Le corps y vient chercher sa nudité, chaque fois, avec les émotions du commencement. Il croit ainsi faire parler la forme, le visage, le mouvement, les images urbaines.

Le corps à l’état naissant, le lieu de toute sauvagerie, voilà bien ce que, obéissant au piège, on veut devenir, pour échapper à la ville, ou en être digne, ou lui renvoyer ce qu’elle donne, ou pervertir ses interdits, ou donner un sens à ses chemins, ou répliquer à sa violence : devenir un sexe et un regard.

Et ils se révèlent impuissants. En ville, nous sommes précédés. Comme superflus. L’orgueil tombe. Pas d’érotisme, pas de violence sans orgueil. Pas ceux-là, en tout cas, puisqu’ils se sont érigés pour fermer la blessure même par où ils s’écoulent ; le piège a fonctionné, ils iront s’engloutir sous le pavé, n’importe où.

Dès ce moment, il n’y a plus de solution ; les villes imposent leur solution, n’ont rien à faire des vôtres, de vos solutions de maître. Adaptable infiniment, on va s’y plier, on renoncera, comprendra, subira ; passivité ou subversion, l’aspect sera le même. La ville qui ne prévoit pas l’homme fait des hommes imprévus : nous serons du nombre.


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