Contemplation des imberbes

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La contemplation des imberbes est une technique de méditation islamique de tendance soufie, connue en arabe sous le nom de nazar ilâ l-murd (النَظَر إلى المُرْد = eł-naẓar ílaā el-murd), et en persan comme le chahed-bazi ou « jeu du témoin » (شاهدبازی = šahed-bazi).

Origine

L’expression nazar ilâ l-murd est la transcription de l’arabe classique النَظَر إلى المُرد eł-naẓar ílaā el-murd, composée :

  • du substantif نَظَر naẓar, « contemplation, observation », dérivé du verbe نَظَرَ naẓara « considérer, contempler, observer » ;
  • de la préposition إِلَى ílaā « en direction de, vers » ;
  • de l’adjectif substantivé pluriel مُرْد murd, « imberbes », au singulier أَمْرَدُ ámradu, dérivé du verbe مَرِدَ marida « être imberbe, n’avoir que du duvet ». (Le terme murd a pris ensuite le sens péjoratif de « mignons, garçons aimés ».)[1]

Une pratique soufie

La contemplation des imberbes est une pratique de spiritualité soufie qui remonte aux premiers temps de l’islam. C’est un acte d’adoration qui vise à prendre conscience de l’absolue beauté de Dieu à travers la beauté relative de la forme humaine qui est à son image. Dans sa manifestation la plus connue, elle consiste simplement à contempler un beau garçon.

Dans un article très documenté de la revue Paidika, Peter Lamborn Wilson (connu aussi sous le pseudonyme d’“Hakim Bey”) explique qu’il s’agit d’un « yoga imaginal » utilisé pour transmuer le désir érotique en conscience spirituelle.[2]

Les adeptes de cette pratique citent volontiers le propos du prophète Muhammad « Dieu est beau, Il aime la beauté »,[3] ainsi que l’amour platonique du Banquet de Platon.

Certains soufis vont même jusqu’à penser que Dieu peut descendre dans certains êtres humains (ḥolul), en particulier les plus beaux. Il serait donc possible de voir et d’adorer Dieu en ce monde.[4] Il va sans dire que cette croyance en une « incarnation » divine est formellement rejetée par la plupart des musulmans, pour qui elle est incompatible avec la transcendance — sans compter qu’elle rappelle le dogme chrétien.

Un amour chaste

La contemplation des imberbes est l’expression principale d’un amour envers les garçons qui, selon les maîtres soufis, ne doit pas être sexuellement consommé.

Mohammad ben Mahmoud Zangi a discuté ainsi la légitimité de l’amour pour un garçon :

« Et l’on dit que lorsque Dieu […] veut honorer un adorateur avec la vêture du véritable amour et mettre sur sa tête l’authentique couronne d’amour, Il le fait tomber amoureux en ce monde (‘ešq-e majāzi) de façon qu’il apprenne les voies de l’amour […] et qu’il passe du stade primaire de l’attention concupiscente à la maturité de la supplication (spirituelle) (az ḵāmi-e nāz be poḵtegi-e niāz berasand).[5] »

Richard Francis Burton affirme que les soufis et les gnostiques musulmans, comme les platoniciens antiques, prisent l’amour des garçons plus que celui des femmes, utilisant la terminologie persane dans laquelle le papillon de nuit et le bulbul (rossignol) représentent l’amant alors que la chandelle et la rose représentent respectivement le garçon et la fille. Selon lui, « les Orientaux ajoutent que la dévotion du papillon pour la chandelle est plus pure et plus fervente que celle du Bulbul pour la Rose ».[6]

Hellmut Ritter, dans son ouvrage érudit sur Farîd-ed-Dîn Attâr Das Meer der Seele (traduit en anglais en 2003 sous le titre The ocean of the soul), signale une coutume de nombreux cercles soufis : au cours de certaines assemblées musicales, les participants contemplent ensemble la beauté d’un garçon, qu’on a paré dans ce but comme un šāhed (« témoin »). Sa beauté représente à leurs yeux celle de Dieu.[7]

Le désir physique

Tous ne suivaient pas ces enseignements à la lettre. L’ascète soufi Râbaah al-Qaysîy (en arabe رابعه القيسي raābåah al-qaysiyy) fut un jour critiqué par Râbiaä al-Aadawiyyä de Bassora,[8] qui l’avait vu embrasser un garçon : elle l’accusait de préférer la beauté des garçons à celle de Dieu. Mais il répondit : « C’est au contraire une grâce que le Dieu Très haut a mis dans le cœur de ses esclaves ».[9]

Critiques

Les théologiens musulmans conservateurs condamnent la contemplation des imberbes. Leur opposition s’appuie en particulier sur le fait que certains derviches se vantaient d’avoir joui de bien autre chose que de simples regards, ou même de baisers. Le nazar ilâ l-murd a été qualifié d’hérésie par des opposants tels que Ibn Taymiyya (1263-1328), qui disait sévèrement : « Ils embrassent un petit esclave, puis ils affirment avoir vu Dieu ! »[10]

Parmi les autres soufis qui se sont prononcés contre la contemplation des imberbes et contre les liens affectifs qui en résultaient souvent entre hommes et garçons, on peut citer Abû al-Hasan Aali al-Hujwîrî (mort entre 1072 et 1077), auteur du fameux traité Kachf al-mahjub (Le dévoilement du mystère) ; Abd-al-Karîm Quchayrî (mort en 1072) ; Ahmad-e Jam (mort en 1239) ; Muhammad al-Ghazâlî ; peut-être Jalâl ad-Dîn Rûmî ; Chams-e Tabrîzî ; Chahâb ad-Dîn Sohrawardî (mort en 1235) ; Abû al-Faraj ben al-Jawzî (mort en 1201), qui a écrit sous le titre Talbîs Iblîs (Les ruses de Satan) l’un des ouvrages les plus révélateurs sur les opinions divergentes et les pratiques des soufis à ce sujet.

Le véritable danger pour la religion conventionnelle, comme l’explique Peter Lamborn Wilson, n’était pas tant le mélange de pédérastie et d’adoration que « l’affirmation que des êtres humains peuvent se réaliser dans l’amour de façon plus parfaite que dans des pratiques religieuses ».[11]

En dépit de l’opposition des clercs, la pratique de la contemplation des imberbes a survécu dans les contrées musulmanes jusqu’à un passé récent, s’il faut en croire Murray et Roscoe dans leurs recherches sur les homosexualités islamiques.[12]

Voir aussi

Bibliographie

  • Rahman, Tariq. « Boy love in the Urdu ghazal », p. 10-27, in Paidika, Vol. 2, number 1, Summer 1989, Amsterdam, Paidika (Paidika), 1989.
  • Ritter, Helmut. Das Meer der Seele : Mensch, Welt und Gott in den Geschichten des Fariduddin ‘Attar. – Leiden, 1955.
  • Ritter, Helmut. The ocean of the soul : men, the world and God in the stories of Farid-al-Din ‘Aṭṭār / transl. John O’Kane and B. Radtke. – Leiden, 2003.
  • Šamisa, Sirus. Šāhed-bāzi dar adabiyāt-e fārsi. – Tehran, 2002.
  • Wilson, Peter Lamborn. Scandal : essays in Islamic heresy. – New York : Autonomedia, 1988. – [2]-226 p., 12 pl. : ill., couv. en coul. ; 23 × 16 cm. (en)
    Bibliogr. p. 215-224. – ISBN 0-936756-13-6 (relié). ISBN 0-936756-14-4 (broché)
    En particulier : « The witness game : imaginal yoga & sacred pedophilia in Persian sufism » / collab. Bernd Manuel Weischer, p. 93-121.
  • Wilson, Peter Lamborn. « Contemplation of the unbearded : the Rubaiyyat of Awhadoddin Kermani », p. 13-22 ; « Poems from the Rubaiyyat » / of Awhadoddin Kermani ; transl. by B. Manuel Weischer and Peter Lamborn Wilson, p. 23-26, in Paidika, Vol. 3, number 4, issue 12, Winter 1995, Amsterdam, Stichting Paidika Foundation (Paidika), 1995.
  • Zangi, Moḥammad b. Maḥmud. Zangi-nāma. – Tehran : ed. I. Afšār, 1993.

Liens externes

Articles connexes

Notes et références

  1. Daniel Reig, Dictionnaire arabe-français – français-arabe = السبيل : معجم عربي-فرنسي – فرنسي-عربي, Paris, Larousse, 1999, art. 5456, 190, 5044.
  2. Peter Lamborn Wilson, « Contemplation of the unbearded : the Rubaiyyat of Awhadoddin Kermani », in : Paidika, Vol. 3, number 4, issue 12, Winter 1995, Amsterdam, Stichting Paidika Foundation (Paidika), 1995, p. 13 :
    « Love imagery in Persian Sufi poetry usually flows from this mystical, symbolic appreciation of love’s spiritual power. In some works, however, the imagery refers also to specific practices, code named nazar ill’al-murd or “contemplation of the unbearded,” namely, the unbearded boy. »
  3. Hadîth d’après Abd Allâh ben Masaûd, rapporté par Muslim ben al-Hajjâj (Sahîh Muslim, hadîth 131) :
    إِنَّ الله جَمِيلٌ يُحِبُّ الجَمَالَ
    ínna allaāh jamiylũ yuḥibbu àl-jamaāla.
  4. Hellmut Ritter, The ocean of the soul, 2003, p. 463-472.
  5. « And it is said that when God … wants to honor a worshiper with the robe of true love and put the real crown of love on his head, He will make him fall in earthly love (‘ešq-e majāzi) so that he would learn the ways of being a lover … and passes from the raw stage of desiring attention to the ripeness of (spiritual) supplication (az ḵāmi-e nāz be poḵtegi-e niāz berasand). »
    (Site Iranica on line, « Homosexuality iii. In Persian literature »)
  6. Richard F. Burton, Arabian Nights, « Terminal essay », Part D :
    « Easterns add that the devotion of the moth to the taper is purer and more fervent than the Bulbul’s love for the Rose. »
  7. Hellmut Ritter, The ocean of the soul, 2003, p. 379 :
    « … the characteristic practice in many Sufi circles of gathering for a musical event and then communally gazing upon the beauty of a youth who has been especially adorned for this purpose as a šāhed, whose beauty in their eyes represents the beauty of God. »
  8. Râbiaä al-Aadawîyä al-Qaysîyä (en arabe رابعة العدوية القيسية raābiåaħ al-åadawiyyaħ al-qaysiyyaħ) ou plus simplement Râbiaä al-Baçrîy (رابعة البصري raābiåaħ al-baṣriyy) est une sainte soufie née vers 716 (entre 95 et 99 H) et morte en 801 (185 H). Elle fut la première à exposer la doctrine de l’Amour Divin.
  9. As-Sulâmî, Early Sufi women = Dhikr an-niswa al-muta ‘abbidat as-sufiyyat, translated by Rkia E. Cornell, Louisville, Fons Vitae, 1999, p. 78-79.
  10. Peter Lamborn Wilson, The anti-caliph : Ibn ‘Arabi, inner wisdom, and the heretic tradition :
    « Needless to say, although the poets of the Witness Game followed the letter of the Shariah and its sexual code, their dangerous game of Sublimation was condemned as rank heresy by such as Ibn Taymiyya, who complained, ‘They kiss a slave boy and claim to have seen God!’ However orthodox (or not) the sufis might have been in their private lives, their poetry has given much aid and comfort to ‘real heretics’ like the Ismailis, who would of course take quite literally such lines as Iraqi’s:
       Forget the Kaaba:
       The vintner’s gates are open! »
  11. Peter Lamborn Wilson, Paidika, Vol. 3, number 4, issue 12, Winter 1995, Amsterdam, Stichting Paidika Foundation (Paidika), 1995, p. 21 :
    « The ultimate problem for the Islamic moralists and theologians was not pederasty or paedophilia. […] The real danger in “sacred paedophilia” was the claim that human beings can realize themselves in love more perfectly than in religious practices ».
  12. Stephen O. Murray, Will Roscoe, Islamic homosexualities, New York ; London, New York University Press, 1997, p. 111.