Quand mourut Jonathan (12)

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Comme le soleil était vif chaque jour, Jonathan mit le linge à sécher dehors. D’ailleurs il y en avait trop maintenant pour le pendre dans la cuisine comme à l’accoutumée.

Il lavait à la vieille façon, avec un matériel vétuste qu’il avait trouvé dans la cave : lavoir de ciment, lessiveuse avec son tube à champignon, réchaud à gaz, battoir et brosse en chiendent à moitié dégarnie. Il aimait ce travail solide — qui l’enchanta davantage quand se mêlèrent à ses vêtements les habits sales de Serge. Il leur consacra un soin extrême. Curieux, Serge l’observa tout au long : il ne connaissait que les blanchisseries des villes, cette grande lessive familière lui plut. C’était l’avant-dernier jour. Tout serait sec, visité et repassé pour son départ.

Jonathan avait ressenti l’envie sourde de voler quelques habits de l’enfant, de les cacher. Il n’osa pas. Barbara ou Serge étaient assez désinvoltes pour que le larcin reste inaperçu, mais, dans la solitude de Jonathan, ces vêtements prendraient trop de place, seraient trop présents au fond de leur recoin, où Jonathan n’irait jamais les regarder, sauf peut-être, une seule fois, avant de les ramasser en boule et de les jeter, très loin d’ici, dans la rivière, bien lestés de cailloux.

La voisine s’assombrit quand elle vit Jonathan étaler la jolie lessive. Ces petites tailles d’habits étaient propriété de femme, aucun monsieur ne touche cela. Elle haussa les épaules, murmura pour elle-même, ne se montra pas. C’était bien lavé, le blanc blanc, les couleurs très vives, les choses en laine légères et floconneuses, tout net comme la gaieté. Du mauvais travail l’aurait, bien sûr, mieux satisfaite : elle aurait pu intervenir, dire ce qu’elle savait, régner un peu.

Serge aida à pendre la lessive. Il tirait du baquet ses dépouilles à lui, car il n’osait pas toucher les vêtements de Jonathan. Puis il se décida à en exhiber un, et un autre, avec un rire crapule et presque une danse. Jonathan, la bouche suçant quelques épingles à linge, ne réagit pas. Leurs silhouettes d’étoffe s’agitèrent au vent, brillèrent sous le soleil, très nues, très naïves, parmi les draps et les serviettes.

Serge ne manifestait pas la même ironie quand ils se lavaient ensemble : la vraie nudité effaçait les différences que les habits accusaient ou créaient. On chauffait une grande marmite d’eau, on préparait le tub au milieu de la cuisine, en poussant table et chaises. Pour que Serge n’ait pas froid, cela se passait au meilleur de l’après-midi — cela durait presque jusqu’au dîner. Jonathan lavait d’abord l’enfant ; il exécutait cet office sans fantaisie et restait vêtu. Serge se tenait bien, droit comme un militaire. Mais ensuite Jonathan se déshabillait, rallongeait l’eau du bassin, y entrait debout : aussitôt le gamin, la figure écarlate de chaleur et le corps perlé de gouttelettes, commençait les agaceries, les niches, les gros mots. Le mardi gras d’être nu, mouillé, les fesses fraîches et le bout dressé, à la cuisine, à l’heure des tartines et des sorties d’école.

— Ta grosse couille ! gloussait-il, lorgnant de biais le membre de Jonathan, qu’il finissait par saisir, gifler, tordre, avant de déclarer :

— Moi j’te lave.

Il savonnait vigoureusement Jonathan, partout, à fond, jusqu’au plus indiscret, avec le sans-gêne et l’énergie d’une ménagère qui torche ses moutards. Jonathan ne lavait lui-même que son visage et ses cheveux, régions trop éloignées pour que le petit puisse les traiter sans maladresse.

Ce récurage achevait d’énerver Serge. Il semblait affamé. Il avait évité de se remouiller, puis il s’en était moqué et il avait attrapé du savon en se plaquant à Jonathan. Des taches mousseuses, rondes, ovales, en chapelets, indiquaient sur sa peau les points de contact entre les corps.

Leurs bousculades produisaient un océan d’éclaboussures. Il fallait déserter la cuisine. Serge et Jonathan montaient dans la chambre et, couchés le grand sous le petit, ils s’enveloppaient du même drap de bain. Le gamin reprenait ses facéties sur le ventre, sur le dos du jeune peintre. Les peaux moites, poisseuses de savon, émettaient en se collant, se décollant selon les tortillements de Serge, des bruits de pets et de succion.

Le calme revenait après la circonstance qui assouvit les garçons. Serge, désormais, se jugeait assez sec et il en venait à l’essentiel : s’asseoir sur Jonathan, tête-bêche, comme sur un fauteuil créé à cet usage. Les jambes de Jonathan un peu repliées formaient le dossier du meuble, dont son abdomen, sexe apaisé, était le siège. Selon les jours, Serge s’allongeait là-dessus à plat dos, ou en chien de fusil, ou même à plat ventre ; l’inclinaison du dossier serait réglée en conséquence. Dans tous les cas, le but était d’offrir à Jonathan, très disjointe, une partie que ce dernier devrait caresser aussi longtemps que Serge le jugerait bon. Invariablement, cette caresse était un effleurement de l’index, ou plutôt de sa pulpe, qui suivait une course précise, sans appuyer ni modifier son rythme. Le doigt touchait la raie des fesses, quatre ou cinq centimètres au-dessus du trou, glissait, frôlait un bord de l’anneau ou chatouillait son milieu, continuait plus bas, plus vite, dessinait le tour des bourses, puis il s’évanouissait. Trois secondes plus tard, il renaissait là-haut, et reprenait sa glissade. Après mille parcours, le grain délié de la peau enfantine paraissait à Jonathan grossi, presque râpeux, tandis que la chair de son doigt était comme mise à vif.

Les autres caresses intéressaient moins Serge ou lui inspiraient des entreprises. Cette chatouille-là, au contraire, se suffisait à elle-même. Bientôt, l’érection de l’enfant retombait : il prenait son pouce dans la bouche et fermait les yeux, plus immobile et plus amolli qu’un dormeur. Occupé à ce devoir monotone, Jonathan s’engourdissait aussi ; mais que son doigt abandonne, et la voix de Serge éclatait sur-le-champ :

— Continue ! Continue-le !

Ils avaient inauguré ce rituel l’année d’avant, un matin qu’ils étaient seuls et avaient dormi nus. Serge, admis à visiter les ressources d’un garçon adulte, avait découvert la position où Jonathan servait de chaise-longue, et, satisfait qu’une anatomie soit aussi habitable, il se l’était appropriée, gracieusement mais sans réplique. Jonathan avait embrassé les nudités ouvertes à son visage. La petite caresse était née parmi d’autres, et Serge l’avait élue, en expliquant, sous le plus gras des rires qu’il savait :

— Ça m’fait d’l’électricité dans mon cul !

— On mettra une lampe, avait suggéré Jonathan.

— Ah ouais dis donc eh une lampe ! Allez, refais-le !

En même temps avaient commencé la succion de pouce et la torpeur. Sinon, pour s’endormir, Serge à six ans mâchait une serviette à thé qu’il serrait dans un poing.

Son premier matin à la campagne, avant le véritable éveil, la posture s’était recomposée spontanément, avec l’étrange perfection du mouvement des oiseaux, du sommeil des renards. Mais Jonathan l’éprouvait comme un rite d’éclosion, végétal, lent et secret, dans sa monotonie, son oubli du temps, des actes, des images. Leurs autres intimités sensuelles étaient banales : celle-ci devait sa rareté à la répétition et à l’hypnose qu’elle produisait.

Ce n’était pas un plaisir du soir, ni du jardin. Serge ne le recherchait qu’au lit, en s’éveillant, ou après le tub.

Les moments consacrés à la toilette du corps, deux ou trois fois par semaine, condensaient toutes les idées et toutes les extravagances que sa nudité et celle de Jonathan lui dictaient. Il s’amusait à uriner de loin dans le tub, et il savait comment se retrousser et se pincer pour obtenir une projection raide et longue comme celle d’une lance d’incendie. Il réclamait que Jonathan l’imite : d’un naturel pudique, Jonathan prétextait qu’il manquait des eaux nécessaires.

— T’aurais qu’à boire, insistait le petit.

— Ça ne ressortira pas tout de suite, disait Jonathan. Serge visait le bassin depuis la porte de la cuisine, ou prétendait chercher une souris à arroser. Mais ces tumultes les effrayaient, on n’en voyait pas une.

Elles se montraient plutôt le soir après dîner, et leur théâtre favori était le dessus du fourneau. Elles y grignotaient ce qui avait débordé des casseroles ; ces résidus demi-brûlés, que Jonathan nettoyait le matin, leur plaisaient mieux que les petits repas qu’on disposait par terre et qu’elles laissaient souvent intacts. Le lait caillait, la confiture se croûtait, le lard suintait. Puis on retrouvait les soucoupes vides, nettes comme si une armée de rats avait envahi cette cuisine de cocagne.

Le goût de Serge pour les animaux était plus faible que ne l’aurait fait croire l’attention qu’il leur consacrait. Il était surtout curieux de Jonathan, des espaces de Jonathan avec ce qu’il y avait dedans, choses vives ou inertes.

La chambre, par exemple, était un lieu où, nu sous des draps tièdes, et si on restait à lire, à veiller, sans bouger, sans parler, les souris, non, une souris, elle ou son frère, ferait une audacieuse apparition, et se hasarderait même sur le couvre-lit, à leurs pieds, comme si elle suivait un chemin nécessaire, inévitable quels qu’en soient les dangers nouveaux.

Et elles dévisageaient les deux garçons avec une telle malice et mêlaient tant d’hésitations, de retours et d’avances effrontées dans leur passage que, de vermine, elles devenaient êtres nains, êtres fées, proches des gnomes, des lutins, des servans, de toutes les canailles miniatures qui, autrefois, peuplaient le monde et ricanaient derrière les gens avant de leur jouer un tour. Mais Serge aurait préféré que la souris apparaisse lorsqu’il étreignait Jonathan, et il se la serait mise là.

C’est ce qu’il tenta de faire avec le lapereau, le soir où ils dormirent ensemble. Après s’être distrait à le courser gentiment par terre, Serge l’emporta sur le lit et le posa dans le nid de ses cuisses : l’animal n’eut pas un coup de museau pour son sexe. En vérité, il n’aimait pas être là, et Serge peinait à le contenir. Mais cette boule tressaillante excita les audaces de l’enfant : il entrebâilla les jambes, montra son trou au petit lapin et le pelotonna tout contre, mots grossiers à l’appui. Entre deux rires aigus, il reçut les chatouilles que lui fit l’animal velouté, qui frissonnait du pelage, des oreilles, et essayait de bondir.

Le cynisme de Serge troubla Jonathan ; il refréna une tentation de l’imiter (en une scène où Serge serait le lapin).

Il désira plutôt être brutalisé lui-même, quand l’enfant changerait de jouet.

Car Serge, délicat et très doux en amour, devenait batailleur dès qu’on s’occupait de son beau petit membre : et il querellait le sexe de Jonathan comme si ç’avait été un bâton incassable. Serge, aussi, mordait volontiers. Dans sa première année d’école, plusieurs enfants de sa classe l’avaient craint pour cela. Il osait parfois éprouver jusqu’au sang l’endurance de Jonathan, lui mordait la joue, l’avant-bras, la tétine, le flanc, qu’il mâchait près du foie après avoir pincé un pli de peau. Les yeux humides de douleur, Jonathan se soumettait à ce mystère et n’y voyait nulle cruauté, sinon celle des initiations primitives, des liens tribaux et des pactes enfantins — le plus tendre, s’il ressemblait à l’émotion qu’il laissait après lui.

Un autre bonheur de Jonathan, ces jours de grande toilette, était de renifler sur le crâne du gamin les effluves sidérants du shampooing bon marché, quand, les draps tirés au cou, le plaisir pris, la lampe éteinte, leurs têtes se rapprochaient étroitement pour dormir.


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