Une question de degré (Phidial de Montalte)

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Ce dialogue intitulé Une question de degré, par Phidial de Montalte, a paru en mai 1968 dans la revue homophile Arcadie.

Texte intégral

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UNE QUESTION DE DEGRÉ

(Dialogue avec Jean-Luc)


À Monsieur Roger Peyrefitte
Éducateur de ma foi       
Cette esquisse de Jean-Luc  
Deliciae magistri          




Moi. — Tu as un grand front intelligent sous la frange et les arceaux de ces beaux cheveux bruns. Il y a dans tes yeux une étrange lumière, comme s’il venait de l’intérieur de ton âme le reflet d’une combustion imperceptible, celle d’un encens sacré.

Lui. — Vous m’encensez sacrément !

Moi. — Je te prépare au sacrement.

Le mystérieux parfum venu de ces incandescents abîmes s’est voluptueusement développé en courbes harmonieuses pour dessiner les traits divins de ton gracieux visage. Le pli de tes lèvres est un effluve qui redoubla sa parfaite inspiration, avant de se fondre dans la suave haleine que tu me laisses respirer. L’éclat incarnadin de ces tendres pulpes irradie vers tes joues que je vois s’allumer du même feu.

Lui. — Oui, je rougis parce que j’ai un peu chaud.

Moi. — Tu as un peu chaud parce que mes paroles te troublent.

Lui. — Que voulez-vous, je n’ai pas l’habitude qu’on me parle comme ça.

Moi. — Comme ça ?

Lui. — Je ne sais pas… Comme un livre de poésie, par exemple.

Moi. — Certains livres de poésie t’ont fait rougir ?

Lui. — Certains, oui.

Moi. — C’est de honte ou de plaisir que tu as rougi ?

Lui. — Cette question me gêne un peu.

Moi. — Pardonne-moi. Tu es adorable jusqu’en ta pudeur. J’aime ces enfants qui n’osent pas dire, par pudeur, ce qu’ils font sans honte. Ce n’est pas le moindre de leurs charmes. Ils ont des rites dont la célébration s’entoure d’inaccessibles remparts et que trahit le plus mince de leurs regards. Mystères et proclamation de la foi !

Lui. — Vous avez vu quelque chose dans mon regard ?

Moi. — Dans ton regard, l’étincelle d’où jaillit la foudre d’une séduction incendiaire. Sur tes joues, l’émanation sublime de l’incoercible embrasement qui te renverse les sens et fait trembler tes doigts.

Lui. — Si je tremble, c’est d’un peu d’émotion, à cause de l’incertitude dans laquelle me mettent des mots que vous dites et que je ne comprends pas bien. C’est peut-être aussi parce que j’ai l’impression que vous lisez dans mon âme comme dans un livre et que je ne suis pas à l’aise de me sentir tout déshabillé.

Moi. — Heureusement, joli berger, il te reste tes vêtements. Rassure-toi, au moins, sur ceux-là qu’aucun méchant loup ne saurait t’enlever. Son croc féroce se cache lorsqu’il a repu ses yeux de l’appétitive gorge des enfants.

Il manque au col de ta chemisette un bouton que fit disparaître un malicieux génie. Il te laissa tomber pour découvrir les douceurs d’une peau aux teintes très délicates. Ton cou sculpté par une fée habile se passe de dentelles. Il s’orne de la parure incomparable d’une palpitante soierie que passemente le débordant rinceau de tes cheveux. Tu me montres, sous ta couronne d’ébène, l’éburnéenne blancheur de tes dents qui sont à croquer. À quelle muse dois-je ce sourire ?

Lui. — À la muse qui m’amuse de tous ces mots choisis pour m’enivrer. Après le coup d’encensoir, vous me faites le coup de la guirlande.

Moi. — L’ivresse t’est seyante. Qu’importe la guirlande !

Lui. — Je souriais aussi de vous voir venir : mes yeux, mes lèvres, les douceurs de ma peau, mon cou sculpté par une fée, tout va y passer ! La féérie se précise…

Moi. — D’autres s’en seraient offusqués ; toi, tu as souri. Tu as déposé une offrande aux pieds des dieux qui te privilégient. Si tout doit y passer, ce ne sera pas sans attraits, ni sans surprises. Tu entreras avec honneur dans la statuaire vivante d’une noble tradition qui a ses chefs-d’œuvre, ses héros et ses martyrs.

Lui. — Je n’ai pas la vocation d’un martyr.

Moi. — Mais tu es un chef-d’œuvre. Et ta présence ici est héroïque.

Lui. — Je veux bien être un héros, mais pas une victime.

Moi. — La victime est sacrifiée. Le héros se donne.

Lui. — …

Moi. — Tu as une inspiration ?

Lui. — Je reprends ma respiration… Qu’est-ce que cet encens sacré dont vous parliez tout à l’heure ?

Moi. — Une essence rarissime. Un orient ignoré des foules. L’étonnante et merveilleuse fleur élevée d’un terrain exceptionnel. Elle fait se renverser les cœurs. Elle diffuse des émotions irrésistibles. Dans sa clarté, le sourire des jeunes garçons s’illumine d’une grâce ineffable, celle-là même qui te fait resplendir à l’instant.

Lui. — Malgré ce que vous m’en dites, je ne sais toujours pas de quoi il s’agit exactement. On ne m’avait encore jamais dit qu’une grâce ineffable me faisait resplendir. Ce n’est pas ordinaire d’entendre ça ! Ma sœur me dit que j’ai un sourire enjôleur. Ses copines aussi le disent. Elles me passent la main dans les cheveux : Comme si j’étais un gamin ! Elles m’agacent avec leurs câlineries et leurs papillonnages. Vous, c’est tout différent…

Moi. — Je ne te parle pas pour te dire des choses ordinaires. Il y a des agaceries qu’on réclame. Il faut en faire le choix. L’encens sacré dont tu émets les efflorescences est le joyau qu’enserre l’écrin d’une qualité infiniment précieuse. Je te laisse deviner, petite sibylle, le nom d’une qualité si peu commune.

Lui. — Vous recherchez toujours ce qui n’est pas commun. Pour vous répondre, il faudrait d’abord que je sache à quoi m’en tenir sur l’encens sacré. Après, je peux essayer de deviner le reste, bien que je ne sache pas ce que c’est qu’une sibylle.

Moi. — Le feu que j’ai discerné dans la limpidité de tes beaux yeux est le feu purificateur de l’amour qui s’écrit avec un grand E.

Lui. — Il n’y a pas de E dans amour !

Moi. — Il y en a un dans Eros, qui est le nom grec de l’amour. Je te parle en son nom.

Lui. — Je commence à comprendre.

Moi. — Je te le disais bien que tu avais un grand front intelligent ! Tu as compris, depuis longtemps, toutes ces choses que tu hésites à dire. Ces paroles te sont plus agréables à entendre qu’à prononcer.

Lui. — Mais comment avez-vous pu voir tout ça, l’encens et tout le reste, seulement dans mes yeux ?

Moi. — Pas seulement dans tes yeux chéris. Dans l’exquise courbure de tes cils, dans la mélodie de ta voix argentine. Dans l’écho, aussi, de ton nom enchanté qui retentit sans cesse en moi. Dans toute ta personne qui exhale un parfum délicieusement pénétrant. Dans ta présence auprès de moi, à cette heure, en ce lieu. De quelle secrète puissance tiens-tu les charmes que tu répands ?

Lui. — Je n’en sais rien. Mais je vous admire de pouvoir dire toutes ces choses.

Moi. — Je t’admire bien plus de m’en donner l’occasion.

Lui. — Êtes-vous sûr, au moins, de ne pas vous tromper ?

Moi. — J’ai un instinct pour ça. C’est ma spécialité de découvrir ce qui se dissimule derrière le sourire d’un enfant. Je lis dans tes prunelles ce qui n’est pas encore parvenu à ta conscience.

Lui. — Que lisez-vous, par exemple, en ce moment ?

Moi. — En ce moment, l’affolement de tes sens, joli chevreau.

Lui. — Il y a un moment, j’étais le berger. Maintenant, le chevreau.

Moi. — Tu te métamorphoses à chaque instant. Quand tu es entré, tu avais des chaussures. Où sont-elles passées ?

Lui. — Elles se reposent sous la chaise où je viens de quitter mes bas.

Moi. — Tu as moins de gêne à dénuder ton corps qu’à laisser déshabiller ton âme secrète.

Lui. — Là où il y a de la gêne… J’aime être à mon aise.

Moi. — Ne te prive pas. Prends tes aises et les miennes.

Lui. — Revenons à nos chevreaux. Je crois avoir deviné, sans sibylle, le nom de la qualité qui est si rare.

Moi. — Dis toujours.

Lui. — C’est le don de soi, par amour, à son ami.

Moi. — Ta perspicacité est impitoyable. Elle dépasse, de loin, mes espérances. Je voulais parler, moi, de l’intelligence du cœur qui fait les vrais amis.

Lui. — Ça revient au même, non ?

Moi. — Pas exactement. C’est une question de degré.

Lui. — L’intelligence du cœur, ça veut dire qu’on se comprend tout à fait, dans tous les cas ?

Moi. — Si tu veux, oui.

Lui. — Alors, c’est ce que je disais : on appartient tout entier à son ami.

Moi. — Que les dieux t’entendent, bel enfant, et se bercent de tes paroles !

Lui. — Les vôtres me bercent depuis un bon moment.

Moi. — Je t’en réserve de plus secrètes, pour l’intelligence hardie de ton cœur intrépide.

Lui. — Je t’adore !

Moi. — Tu me tutoies maintenant ?

Lui. — Oui, puisque je t’adore, mon dieu berceur.

Moi. — …

Lui. — Et ce sacrement ?


Phidial de MONTALTE.



Voir aussi

Source

  • « Une question de degré : dialogue avec Jean-Luc » / Phidial de Montalte, in Arcadie : revue littéraire et scientifique, 15e année, n° 173, mai 1968, p. 218-222. – Paris : Arcadie, 1968 (Illiers : Imp. Nouvelle). – 52 p. ; 22 × 14 cm.

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