Bataille contre Genet

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Article de Tony Duvert paru dans Masques n° 12 (hiver 1981-1982) dans le cadre d’un dossier consacré à Jean Genet.


Georges Bataille (que le public homo, je crois, ne lit guère) a consacré à l’œuvre de Genet l’étude qui termina La Littérature et le mal.

La confrontation entre Jean Genet et ce petit écrivain de chapelle qui voyait dans Les Hauts de Hurlevent « l’un des plus beaux livres de la littérature de tous les temps » aurait pu être savoureuse : elle est seulement avortée. C’est que Bataille ne s’intéresse aucunement aux livres de Genet : il les lit, en vérité, à travers le Saint Genet de Sartre. L’écrivain Genet ne lui plaît guère : « ses récits intéressent mais ne passionnent pas », affirme Bataille, qui ajoute : « rien de plus froid, de moins touchant, sous l’étincelante parade des mots ». Il dénonce le « clinquant verbal » de Genet, et « je ne sais quoi de frêle, de froid, de friable ». Il voit en Genet « un écrivain qui, pour être singulier, doué sans doute, humainement angoissant, est loin d’être à tous les yeux l’égal des plus grands ». Genet, « victime d’un engouement », est à « dépouiller du halo dont l’entoure un snobisme littéraire ». Etc.

Puisqu’il est ainsi prouvé que Genet n’est pas Emily Brontë, Bataille va centrer son étude sur ce qui constitue, d’après Sartre, la problématique philosophique — métaphysique et morale — de cette œuvre « clinquante ». La souveraineté dans/par le mal, l’abjection, la trahison, la sainteté par la transgression de tous les interdits qui fondent le Bien, etc. — on a, depuis trente ans et plus, si obstinément exposé et commenté cette problématique, on asticote si volontiers Genet lui-même à ce sujet quand on l’interviewe, que je n’y reviens pas ici. Au contraire, je préfère esquiver ces questions poncives et prendre les choses par le dehors — celui d’une indifférence totale à ces trouducutages mystiques.

Certes, Genet n’a pas volé d’être invariablement lu et glosé pour sa philosophie du Mal. Il a fait tout ce qu’il fallait pour ça, et ses récits/romans (Querelle de Brest et Pompes funèbres sont cependant plus discrets à cet égard) sont largement noyés de ces considérations « morales », poétiques et souvent boursouflées, que Sartre aura beau jeu de collectionner et d’amalgamer pour cuisiner l’énorme bouillie du Saint Genet.

Mais je me demande si, justement, lire Genet à travers ce qu’il pense de soi ou de ses héros ce n’est pas le lire extrêmement loin de lui-même. Voilà des romans qui faisaient, qui font encore problème. Je veux dire, problème au sein de la Culture en place et du Patrimoine littéraire français. Patrimoine qui, son nom l’indique, est composé de « grandes » œuvres et de « grands » hommes — génies souverains, patriarcaux, profonds, qui ont abordé, en bons pères de famille, les « grandes » questions de la Condition Humaine.

Que cette conception de la Littérature (qui est précisément celle que développe Georges Bataille) sente son hétéro à bretelles et à toute-puissance, c’est évident. Que les livres de Genet empruntent les apparences, les « beautés », les thèmes « universels » et « souverains » de cette littérature de Pères, rien de plus net : mais les chiens de garde du patriarcat ne s’y trompent pas, ils reniflent vite le tricheur, le pédé qui s’est travesti en mec — pardon, en « grand homme ».

Le « clinquant », le « faux », le côté bagouzes, perles en plastique, emprunt et dérision — la couronne royale de Divine le jour où elle se sacre, c’est son propre dentier —, est en réalité si manifeste, dans la philosophie morale de Jean Genet, qu’un tel affront aux Valeurs les plus essentielles de la Création et de la Pensée sera à l’origine du malaise dont, chacun à sa façon, Sartre et Bataille essaient de se défaire. Sartre fait semblant de prendre Genet à la lettre, il joue le jeu d’autant mieux que Genet, l’homme Genet, paraît le jouer à fond (donc c’est « sincère », allons-y) ; Bataille, qui a le museau incomparablement plus fin, découvre, lui, la supercherie, et l’analyse très habilement. Pour la condamner, bien sûr. Genet se fiche du monde, dit Bataille, ce n’est ni un Saint ni un Créateur Souverain, c’est un raté.

Un raté, oui. Genet est tombé dans « l’impasse d’une transgression illimitée ». La souveraineté par le Mal ne grandit pas et ne libère pas Genet, elle le change en esclave : « le Mal est devenu un devoir, ce qu’est le Bien », dit Bataille. Et comme Genet, assure-t-il, « n’a ni le pouvoir ni l’intention de communiquer avec ses lecteurs », et que la souveraineté de l’écriture c’est cette communication, cette « opération souveraine » (encore !), Bataille conclut : « la vie de Genet est un échec et, sous les apparences d’une réussite, il en est ainsi de ses œuvres ».

J’ai résumé outrageusement l’argumentation de Bataille, mais il s’agissait seulement de montrer comment il entre, lui, dans le jeu de Genet pour dénoncer la tricherie et accuser Genet de « duper autrui, afin de pouvoir, s’il se peut, se duper lui-même ». En d’autres termes : T’es qu’un petit pédé truqueur, t’es pas un Roi-père.

Et c’est précisément mon opinion aussi — avec cette différence que, là où Bataille condamne une supercherie, moi je l’admire. L’échec de la souveraineté par l’abjection (simple variante du thème, pas plus idéaliste, de la grandeur par le Bien), c’est l’échec de la philosophie du Maître. Que Bataille exaltait, et que la pensée truquée de Genet met en pièces. Et voilà bien la plus authentique victoire de la trahison.

Il en va de même quant à « l’échec » des livres. Car, si on ne lit pas, ne peut pas lire, n’a pas le droit de lire, les romans de Genet pour ce qu’ils ont d’« universel » — leur façon de traiter la question du Bien et du Mal, leur façon de manifester la souveraineté surhumaine du Créateur littéraire —, qu’en reste-t-il ? Rien que le Patrimoine hétéro puisse aimer, intégrer, statufier. Ces bouquins-là, ça ne peut plus guère attirer que les pédés qui ont besoin de branlettes. Incapable de communication, Genet est un petit pornographe pour amateurs spécialisés. Faux philosophe, faux écrivain, faux poète, Genet est chassé du Panthéon, il a raté son destin de Maître. Pas de piédestal pour cet enculé.

Est-ce à dire que le lecteur homosexuel de Genet doit tenir pour négligeable sinon son génie — qui, certes, n’est pas là où un Bataille le cherche, ravi de ne pas l’y trouver —, du moins cette pensée morale qui entrelarde les plus belles histoires de bite de tous les temps ? Je ne sais. La « philosophie » de Genet m’a toujours laissé aussi froid que, par exemple, ces montagnes de détritus philosophiques, d’idées générales et de pensées profondes, qui encombrent la prose de Balzac, cette intelligence pachydermique et si satisfaite d’elle-même qu’elle ne perd pas une occasion de commenter, d’analyser, de souligner chaque trait du récit ; et je me demandais pourquoi une bête littéraire aussi parfaite que Balzac avait pu commettre si souvent l’énorme gaffe de souiller ses romans à coup d’idées grotesques, de sociologie bidon, de psychologie infantile, de politologie gâteuse.

Force est de reconnaître que c’est à cette imbécillité même que nous devons l’œuvre de Balzac ; comme on devra au théoricisme indigent du « naturalisme » l’œuvre d’Émile Zola. Lequel, il est vrai, aura le bon goût de ne pas pisser ça dans ses romans eux-mêmes, et de faire ses besoins intellectuels à l’écart d’eux. Sans grosses idées stupides, pas de vrais romanciers ? Ces gens-là nous le feraient croire. Et Céline.

Dans le cas de Genet, l’omniprésence d’une pensée sur le Mal, pensée indéfendable, inviable, ne produit aucune gêne : loin de tout apport à la « Philosophie », elle est plutôt une variante d’« expression poétique ». Lorsque, en vers de mirliton, un amoureux affirme qu’il est prêt à mourir pour sa belle, c’est évidemment un fichu menteur, il fait de la (mauvaise) poésie : il recourt à un trope qui, à défaut d’être littéralement vrai, illustre et met en rhétorique l’ampleur inouïe de ses sentiments. Bref, il ne veut pas se tuer, mais il bande à mort. Et tout le monde comprend très bien. De même, les guirlandes métaphysiques et morales qui décorent (ô scandale ! c’est pour faire joli !) les récits de Genet ont une fonction tropique, voire érotique. Une recension précise montrerait certainement que c’est, chaque fois, l’intensité charnelle du discours, de l’objet du discours à tel ou tel moment, qui déclenche une décharge de rhétorique philosophique. Un art oratoire qu’on aime ou pas, mais qui est absolument solidaire de l’expressivité romanesque, et des êtres et des actes qu’elle privilégie.

Chose que la lecture hétéro ne peut pas apercevoir, puisque le lecteur hétéro (l’opinion de Bataille sur l’art de Genet en est un parfait exemple) est imperméable, aveugle, bouché, au trouble considérable et magnifique qu’engendre, chez le lecteur pédé, l’écriture homosexuelle de Genet.

Étant entendu que j’appelle littérature homo non celle qui nous parle d’homosexualité — ce dont je me fous — mais celle… qui nous parle des garçons. Nous avons tous fait l’amour avec les garçons de Jean Genet : nous le ferons encore. Et puisque Bataille insistait sur la « communication » comme critère essentiel de la souveraineté dans l’écriture, j’aurai l’ironie de constater qu’alors Genet est bien « souverain ».

Georges Bataille, après tout, devait s’en douter — lui dont le texte sue l’horreur et le dégoût que l’aient enculé, droit à travers la page, Notre-Dame-des-Fleurs et Mignon.


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Lettres à Jean-Pierre Joecker