Hastaire : Scènes d’intérieur

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Texte précédent : Alejandro - le corps du désir

Article de Tony Duvert paru dans Cimaise nº 145 (janvier-février 1980).
Ce texte a été repris dans les monographies d’Hastaire : La peinture est un roman (2004, rééd. 2010) et Couleurs inédites (2013).
Cette collection en propose pour la première fois la version intégrale : les passages en petits caractères sont inédits. Pour des raisons de format éditorial, ils ont été écartés de la livraison dernière de Cimaise, ce qu’a regretté Duvert.
Merci à Claude Hastaire de nous avoir confié le manuscrit pour publication.


Claude Hastaire : Scène d'intérieur, 1979



Il existe des œuvres dont le spectateur doit devenir digne. Ces œuvres, au premier contact, manifestent un niveau d’exigence auquel nous ne sommes plus habitués, que ce soit envers nous-mêmes ou face aux plaisirs esthétiques que nous voulons prendre.

Les peintures d’Hastaire — et particulièrement ses grandes Scènes d’intérieur — sont justement de ces œuvres d’une exigence exacerbée. Non qu’elles soient « difficiles » ou d’un accès rogue. Hastaire a accompli, depuis longtemps, le chemin qui mène de l’expérience solitaire à l’expression pour autrui : il ne vous invitera pas dans son œuvre pour vous rosser ou vous cracher au visage. Séduisantes, sensibles et sensuelles, ses toiles nous attirent, nous draguent (pour reprendre un mot favori de Roland Barthes) : mais c’est pour nous introduire dans l’univers mental le plus discipliné, le plus austère, le plus profondément étranger que nous puissions connaître.

Un monde où, pour dire vrai, nous entrons avec une virginité d’apprenti. Une virginité douteuse, par conséquent, et que des mains bien diverses ont visitée déjà et polluée. Combien de modes, de théories aboyeuses, d’analyses jargonnesques, d’impostures historiques, d’encyclopédismes décisifs, de leçons contradictoires, de petites luttes ultra-libres, de catéchismes radotés, de papes avinés et de chapelles plus funèbres qu’ardentes nous ont sali les yeux et avachi la cervelle ! Et nous allons d’expositions en musées avec la paupière morne et la pupille éteinte des garçonnets que les prêtres aiment trop.

Non, Hastaire n’a pas étendu sur son œuvre la protection d’un mode d’emploi, d’un terrorisme, d’une profession de foi ou d’une axiomatique. Il est réellement peintre, et c’est donc son œuvre même, silencieusement, belle et pure comme une loi imaginaire, qui nous exprime les exigences qu’elle aura envers nous. Elle nous intime d’avoir sur elle un regard aussi accompli que l’art du peintre — telle est sa seule, mais essentielle, provocation.

Dès qu’un artiste prend à la lettre les lois hautaines qui gouvernent les arts (et dont glosent si volontiers ceux qui n’en pratiquent aucun), n’échappe-t-il pas aussitôt à notre capacité de le comprendre ? Le marché de la peinture, et notre paresse, et on ne sait quelle saturation par la médiocrité tombée d’en haut, nous ont rendus trop dociles, trop mous, impossibles à remuer, à redresser ; et nous ne savons plus suivre les seuls hommes d’entre nous dans leur extrême expérience des gouffres.

On le sent particulièrement aujourd’hui, face au renouveau de vigueur de tous les conformismes, disculpés, rhabillés en joli, réhabilités à gauche comme à droite. C’est qu’à présent la nouveauté authentique sera trop décisive, trop dérangeante : elle sera à vivre ou à refuser. Alors tant pis pour elle — et nous retournons en arrière, plus invertébrés que jamais, et nous ramassons avec nostalgie les modernités moisies d’il y a trente ans et les audaces de grand-maman (la fameuse dame à confitures, bons petits plats, vieilles dentelles, qui soutenait si bien les gouvernements forts et les valeurs « éternelles »).

L’œuvre d’Hastaire dénonce ainsi nos lâchetés, nos reniements, et sollicite de nous un engagement pur.

Mais est-elle « neuve », au moins ? On remarquera qu’il s’agit d’art indéniablement abstrait, chose dépassée aujourd’hui — au profit des gentilles aquarelles du dimanche. Chacun sait que la nouveauté, en 1979, ce sont des machins révolutionnaires et mignons, des transgressions flasques dont on peut papoter patelinement entre pépés raplaplas. De ce point de vue, autant reconnaître qu’Hastaire n’est pas moderne du tout. Sa démarche a l’intransigeance d’un traité de morale, la dureté d’une aventure mortelle, la force de ces exhortations qui marquent, et parfois réorientent, chaque siècle de l’art. On sent cette forme intense de prédication dans le travail d’Hastaire.

Une leçon d’ascétisme, alors, un prêche, une règle ?  Ce n’est pas si simple.

Il faut souscrire entièrement à la phrase de Debussy qui affirme que l’art « doit chercher humblement à faire plaisir ». Oui : mais plaisir à qui ? Trop d’œuvres contemporaines nous insultent, par la médiocrité qu’elles nous supposent et qu’elles cherchent à flatter en nous. À l’opposé, Hastaire ne veut pas rentre heureux les imbéciles. Et le plaisir que ces vastes Scènes d’intérieur nous font goûter n’est donc pas de ceux qui rendent idiot. Si ému, si saisi qu’on soit par ces orageuses et impassibles splendeurs, on éprouve, comme sous l’effet d’une catharsis dramaturgique ou d’une profonde auto-analyse, la pureté féroce d’une nouvelle connaissance de soi.

Cette entrée en soi-même (entrer en soi comme on entre en religion — sinon qu’il s’agit, ici, non pas de narcissisme masochiste, mais d’amour du monde), ces mirages d’un dedans qui s’exprime dans la construction de raides gouffres ouverts sur notre regard, Hastaire les avait inaugurés avec les dessins de la Mémoire immédiate.

Ce grand livre marquait, en effet, les débuts d’une quête de soi qui évoquait la recherche proustienne et les hasards envoûtants d’une anamnèse. On découvrait, insistantes, retenues, insistées, fragiles, dans chaque dessin, les traces d’un passage effacé, d’un extérieur aboli : personnages originels, climats nostalgiques, espaces déserts qui résonnaient d’une grave détresse et d’une solitude muette, schizoïde, déchirée.

À présent, Hastaire a dépassé ce mutisme et cette timidité trop amoureuse. Son regard s’est acclimaté aux obscurités infinies. Il les déchiffre — il en reçoit, sourdes et immenses, les lumières.

Car c’est bien la lumière que magnifient ces Scènes d’intérieur, et qui a conquis l’artiste — comme l’alchimiste, accomplissant l’œuvre au noir, se fascinait aux rougeoiements des braises sous le creuset. Lumière peut-être satanique, incandescence de l’ombre : mais certitude, révélation.

Ces mots ne sont pas qu’une métaphore. Ils décrivent réellement la substance, les images mêmes des Scènes d’intérieur. L’architecture magnifique de ces toiles au grand format captivant, captateur, est composée d’immenses noirs modulés qu’on n’avait jamais vus en peinture, vraie gageure de coloriste virtuose. On pensait que le noir « n’était pas » une couleur : on avait mal compris. Voici des noirs auxquels on se livre comme à des chaleurs extrêmes ; voici la violence du noir. Hastaire nous propose, translucides et lisses comme un poème parfait, d’amples variations sur l’obscurité. Ce n’est pas le bitume accablant des académiques ; ce n’est pas le noir acide des encres ; c’est une pellicule vibrante et multiple, irisée, lointaine, lieu complexe de mille éclats.

La matière de ces noirs est d’ailleurs singulière. Hastaire a choisi une écriture très sèche : et, si ses noirs ont un grain, c’est celui de la toile et non celui d’une pâte. Le tissage, les nœuds, les irrégularités de la surface de travail, le peintre en a usé, qui rythment, abîment, endolorissent les grands méplats de ses structures, les perspectives noires de ce monde intérieur bâti pour que vous y tombiez.

En contraste avec ces surfaces sèches et noueuses comme une peau veinée, parcheminée, on voit des coulées, des gouttes, des projections, tout un travail de salissure, très discret mais aussi important et aussi calculé que le nombre d’un poème, le rythme d’un décasyllabe, l’ordre de la musique — celui-ci composé de régularité trahie, de lois distordues ou, si l’on préfère, d’exceptions maîtrisées.

Sur le grand diptyque qui, sans doute, domine l’ensemble des Scènes d’intérieur, on apercevra même des égouttements jaunâtres sur un plan goudronneux — la violence presque écœurante d’une matière (on pense à une urine sucrée, collante) produite et montrée sans matière aucune. Et c’est un instant d’ombre absolue : car on se sent subitement réduit à soi-même, sans nul recours culturel pour continuer de ne se pas voir. L’immense, violente et sublime toile souillée nous inflige, telle une mise à mort, toute notre nuit.

Cependant, et loin d’être désertes, les Scènes d’intérieur renferment tout un jeu excentré de couleurs. Le bleu, le violet, le rosé, le glauque (on ne sait quel gris laiteux sous le charbon de certains plans) se mêlent, se cristallisent, s’incarnent en plusieurs lieux de la toile, ils font vibrer les noirs comme des naissances. Naissances exquises, aux géométries raffinées ; morceaux vifs pris dans ces trames nocturnes, beaux éclats, belles beautés — naissances de mystérieuses disparitions.

Ces éclats (rattrapés comme un instantané photographique saisit le plus fugitif et le moins oubliable de ce que nous aimons) sont l’événement de chaque tableau.

C’est d’abord l’admirable subtilité des recherches sur le violet — et l’on découvre que l’ultraviolet, en dépit des livres de physique, est une onde visible : Hastaire a inventé cette couleur. C’est une folle décharge d’intensité — mais on ne peut pas plus définir les violets qui la composent qu’on ne peut exprimer le rouge ou le bleu des étoiles, des planètes, par temps clair et ciel noir ; celui qui perçoit ce clignotement limpide et faux n’aime plus d’autre couleur.

La nuit qu’a peinte Hastaire n’est pas peuplée que d’atomes violets, d’intensités mauves, nuageuses, galactiques. On y voit aussi des barres implacables de blanc, verticales, coupant la toile comme un passage de comète — références et appuis du regard, comme si le peintre, pour nous aider à nous perdre dans ses aubes violacées et ses noirs sans limite, nous offrait, et presque à chaque fois, la sécurité de cette marque blanche, point de départ et de retour.

Le blanc aura en outre d’autres fonctions, d’autres pouvoirs, plus subtils, dans les Scènes d’intérieur d’Hastaire. Il contribue à des dégradés, des pulsations, il forme des filets, il a quelque chose de perlé et, pour la volupté froide de l’égrènement, on se croit chez Vermeer.

Présent pour lui-même, comme bande ou comme fil, le blanc sert enfin à souligner les apparitions / disparitions marginales, spectrales, qui sont, je l’ai dit l’événement des tableaux — souvent de côté, en petit, au fond de l’image, ce sont ces volumes et ces vagues de tous les violets, bleutés, rouges tués ou naissants.

Que signifient ces transparences étranges, superposées, au grain de craie, ces rougeoiements ténus, ces solides énigmatiques, aux formes rêvées d’univers abyssal ? Tout nous laisse imaginer les représentations, les lieux, les climats que nous voulons :  rien n’en privilégie.

À côté de ces œuvres en noir, Hastaire a présenté (sous le même titre d’ensemble) une belle et claire lithographie (tirée par lui-même à 90 exemplaires) et surtout deux merveilleuses petites études-tableaux en vert, enfantines et fraîches comme des Matisse ou des jardinets d’avril.

Et puis, quelquefois des images qui évoquent, avec une douceur et un art rayonnants, des univers de pure tendresse, d’où est exclue l’angoisse qui marque la haute recherche des toiles noires. Ces lumières de passage n’en sont que plus émouvantes, et surprenantes : elles aident à mieux lire le grand œuvre.

Et elles éclairent l’aspect proustien, que je suggérais précédemment, de cet art si érotisé et si mental à la fois. Érotisme d’une passion évidente de tout ce qui trouble l’Éros : formes, chatoiements, couleurs, évocations ambiguës, profondeurs innommables, éternités du fugitif, retour vers un Urzeit qui, chez Hastaire, est peut-être en deçà même de l’enfance : un regard premier et torturé, instant d’une mise au monde. Puis l’intellectualité d’une reprise de cette douleur et de ce choc froid ; et son accomplissement en œuvre d’art.

Ainsi, l’expérience qui est communiquée ici peut-elle exister à la fois comme témoignage et comme art accompli — sinon que le témoin spirituel, en Hastaire, sait dépasser la faiblesse du « besoin de dire » et, malgré la violence et l’urgence de ce « dire », parvient à ne rêver, ne maîtriser, ne recréer et ne nous proposer que l’art même.


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Voir aussi

Lettres à Claude Hastaire
La mémoire immédiate