L’érotisme des autres

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Essai de Tony Duvert publié dans Minuit n° 19 (mai 1976)


Dans le débat qu’ont provoqué les productions pornographiques, on a cité cette phrase, dont j’ignore l’auteur :

— La pornographie, c’est l’érotisme des autres.

Formule qui avait le mérite d’employer avec intelligence deux mots stupides, sinon trois. C’était un conseil de tolérance : mais aussi une critique de ces discriminations que nous faisons pour séparer de nous ce que nous nous vanterons de « tolérer » ensuite.

Car il se pourrait que l’érotisme d’autrui ne soit pas si différent du nôtre, quant au spectacle qu’il offre : et que, si nous méprisons la « pornographie », ce soit simplement parce qu’elle nous dépeint à visage découvert — corps tristes, chambres miteuses, conformismes crasseux, gestes gauches, misérables fantasmes. Nous n’aimons pas que nos coïts aient une aussi pauvre gueule dans les films que dans notre existence : les œuvres érotiques doivent absolument sacrifier à nos illusions, et non être, de substance et de prix, aussi peu que nous-mêmes.

Ce qui distingue érotisme et pornographie, ce n’est donc pas une différence entre notre belle sexualité et celle, écœurante, d’autrui : en réalité, pour les valeurs dominantes, toutes les sexualités réelles sont demeurées coupables, laides, bestiales, ratées. On n’est jamais assez riche, assez beau, assez jeune, assez adulte, assez vertueux, assez doué, assez normal, assez homme, assez femme, pour avoir une sexualité licite, estimable, ou simplement possible. Cela, ce sont les exigences que dessinent nos lois, nos mœurs, nos idéaux, nos chefs-d’œuvre, nos règles mêmes de désir. Rien d’étonnant à ce qu’elles s’appliquent aussi aux spectacles. Or la « pornographie » commet le crime de ne pas assez idéaliser ce qu’elle montre — et qui est pourtant, dans son abondance de nus et d’exploits, un jardin de délices à côté de notre vraie vie. Même aussi libre et comblée que cela, il manquerait encore à la sexualité, pour être absoute, d’être transfigurée, éternisée, portée à la hauteur des mythologies,barbouillée d’analyses, englairée d’Humanisme, charcutée de « désaliénation », ficelée de guirlandes qui passent juste au bon endroit : rachat que font, chacun à leur manière, l’Amour, l’Art, la Science et la Subversion.

Cette rédemption, les fabricants américains de livres et de revues pornos en avaient depuis longtemps compris la nécessité. On publiait des textes obscènes, mais couverts d’une glose psychiatrique qui les traitait en « documents ». On accumulait les clichés indécents, mais avec l’alibi du culturisme ou du nudisme, chastes enfants de l’Hygiène. On inondait le marché d’hommes nus photographiés dans tous les sens, mais seulement pour fournir aux artistes un moyen de perfectionner leur main sans modèles coûteux. Et d’épaisses brochures de photos commentées offraient aux sexologues amateurs des dossiers très vivants sur la sodomie, la fellation, la masturbation, les grands pénis, l’érotisme enfantin ou la sexualité de groupe. La prospérité de ces publications montre que les censeurs U.S., touchés par la noblesse des intentions, n’ont pas trop voulu savoir si les dessinateurs en herbe utilisaient réellement ces nus, si les recueils d’enculades enfantines ne servaient qu’à informer les éducateurs et les mères de famille, ou si les bites enfoncées en gros plan dans tous les trous de la Nature Humaine étaient seulement examinées par des Chercheurs.

Mettons ces libertés simplistes au compte d’une démocratie assez naïve pour, notamment, avoir expulsé un président sous prétexte qu’il était malhonnête — car il paraît que le pouvoir, aussi mauvais que le sexe, a seulement besoin, comme lui, d’être angélique pour être tolérable. Voilà une certitude rassurante.

Notre pays n’est pas victime d’une logique aussi ingénue : en France, quand on défend la liberté, c’est surtout contre ceux qui voudraient s’en servir. On s’est ainsi aperçu, entre mille autres choses, que, avant de libérer la sexualité, il fallait l’éduquer de telle sorte que personne n’en ait plus : ou que, si on autorisait la pornographie, il faudrait évidemment qu’elle renonce à braver la morale.

Mais, lorsqu’on supprima la censure, on découvrit avec indignation que des œuvres censurables en profitaient pour apparaître. C’est bien la preuve que nous n’étions pas mûrs pour la liberté d’expression.

D’habitude, les Français boycottent spontanément les pseudo-produits qu’un capitalisme cupide prétend leur faire consommer : ils désertent notamment les cinémas où on projette ces détritus commerciaux qu’on appelle « films à grand public » — récits crétinisants qui sont une insulte aux masses, et donc à la dignité humaine, comme le répètent énergiquement depuis des années MM. Marchais, Séguy et Marty. Mais cette fois des industriels sournois, et avides de profit, ont réussi à berner le Peuple, en faisant miroiter l’appât d’obscénités qui n’étaient que trop réelles. Aussitôt, des millions de pères, de mères et d’ouvriers, la mémé à la main, le bébé dans les bras, se sont précipités aux spectacles de fornication-sans-amour : et, hypnotisé, foudroyé par tant d’horreurs, personne n’osa réagir. Je n’ai pas même entendu un bébé pleurer dans les salles, ce qui montre à quel point ces images abrutissent précocement.

L’État, les élites protestèrent à leur place, et la liberté fut aménagée. On définirait, parmi les films, une catégorie fortement taxée et très peu distribuée : celle qui dépeignait « l’érotisme des autres », baptisés X comme il convient : la pornographie. Notre érotisme à nous, bien sûr, continuerait à jouir de toute la liberté d’expression nécessaire.

J’ai dit comment on séparait les deux genres : l’érotisme majoritaire ayant pour trait principal sa beauté, toute laideur, vulgarité, sottise, obscénité sans fondement, dans la représentation de la sexualité, nous signale qu’il ne s’agit pas de la nôtre mais de celle des X.

Mesure tout à fait recommandable. Un peu avant, en effet, François Mitterrand avait suggéré, dans le Nouvel Observateur, que la pornographie fasse l’objet de circuits réservés : car elle était vraiment trop laide, et fabriquée, de toute évidence, par des pornographes. D’ailleurs, ces plates représentations d’organes, remarquait-il, restaient infiniment moins émouvantes que tel attouchement de mains dans La Porte étroite. François Mitterrand n’a pas précisé si les quéquettes de Si le grain ne meurt le bouleversaient autant que les mains d’Alissa — les unes et les autres, pourtant, dûment tripotées, et chantées avec toute l’orthographe désirable, par un prix Nobel de littérature. En tout cas, cette position socialiste coïncide avec ce que notre gouvernement, si libéral en l’occurrence puisqu’il rejoint les choix de la gauche, aura décidé.

Voici donc que, pour la première fois dans notre société, on affirme que la médiocrité est intolérable, et qu’il faut en protéger institutionnellement les citoyens. Il est impensable que des industriels en viennent à exploiter jusqu’à la convoitise humaine : et le commerce se renie s’il cesse subitement d’œuvrer à notre élévation artistique et morale.

Désormais on peut lire, au fronton du temple d’Éros : nul n’entre ici s’il n’est génial. Notre nation, qui semblait tant détester, persécuter et proscrire le sexe, se révèle au contraire l’admirer, le diviniser tellement qu’elle ne veut plus que les minables y touchent. Ce gâteau de miel, ce sel de la terre sera, comme il est juste, réservé aux grands hommes. S’ils ont la bonté de l’accepter, bien sûr. Et, si vos talents sont très humbles, votre quotient intellectuel très bas, votre passion du fric démesurée, votre vulgarité incommensurable, produisez des films familiaux, romancez l’amour conjugal, commentez la politique, critiquez les lettres et les arts, entrez à l’Académie, glorifiez la guerre, le sport, le travail, la vertu, les truands, le racisme, l’État : mais les cons, les bites et les trous de cul vous sont rigoureusement interdits — comme à tous les arrivistes, les imbéciles, les imposteurs, les salauds et les minus qui ont envahi les autres domaines. Éros va se sentir un peu seul.

Cette exigence de qualité, de désintéressement, de maîtrise artistique, me semble tout à fait justifiée (je n’ai qu’à penser aux merveilles qu’elle produirait dans la politique, le journalisme ou l’éducation). J’ai vu qu’on passait des pornos qui sentaient l’amateurisme, le vite fait mal fait, la production sans milliards ni soutien de l’État : et je me suis senti, certes, bien différent des X auxquels je m’étais mêlé pour un instant, et que cette nullité n’embarrassait pas. Que reste-t-il donc, dans ces films où il n’y a plus rien ?

Il reste, justement, un certain quelque chose que les bons films, eux, ne montrent jamais. Et, puisque l’univers regorge de cinéastes glorieux, dont beaucoup dénoncent la médiocrité scandaleuse des pornos, je me demande pourquoi eux, qui filment si bien, abandonnent à des gâcheurs de pellicule les sujets érotiques — qu’ils semblent pourtant admirer, puisqu’ils ne supportent pas qu’on les traite miteusement — au lieu de se mettre eux-mêmes au travail. Est-ce par l’humilité habituelle aux génies, face aux trop grands thèmes ? Ou parce que l’épanouissement de leur créativité et la représentation d’actes sexuels se trouvent incompatibles ? En ce cas, il faut admirer l’abnégation des malheureux cinéastes qui, pour filmer ce que les autres cachent, n’hésitent pas à compromettre leurs chances d’acquérir du talent.

En fait, l’existence d’œuvres spécifiquement « pornographiques » appelle la remarque que faisait Jean Genet à qui on demandait pourquoi son théâtre était obscène : c’est parce que, disait-il, l’autre théâtre ne l’est pas. Nous sommes dans une situation paradoxale où il nous semble concevable, évident, souhaitable même, d’accomplir une œuvre (toutes les œuvres ne parlant que des hommes et de la vie humaine) où la sexualité se réduit à rien — rien qu’une zone de silence vers laquelle tout récit se dirige, cependant, et sur quoi il s’interrompt. Notre culture est l’historiographe, ou plutôt le mythologue, d’un homme asexué. Raccrochez-lui son sexe : on n’aura pas le sentiment que vous comblez un manque, on dira que votre œuvre a un trop — et c’est ce trop, cette « obscénité », qui la définira. Ainsi, le sexe, ses milliards d’événements, de sensations et de nuances, dont les subtilités et les leçons valent bien celles de la psychologie sentimentale, le sexe n’est pas une composante spontanée, nécessaire, diversement présente (serait-ce « bassement »), de notre représentation de l’homme : il n’est qu’une spécialité scabreuse, propre à certains auteurs, certains artistes, certains savants, qui font exister à eux seuls ce qui, hors d’eux, n’a aucun droit d’asile. À chaque créateur de décider s’il va faire « avec » ou « sans » : c’est la moindre de ses libertés, et si l’on sait quel destin culturel attend ceux qui font « avec », nul doute que cela encourage les futurs génies à ne pas couper ça.

Tolérer la sexualité, comme nous le prétendons, l’explorer et la comprendre, comme nous en affectons le besoin, ce serait pourtant la laisser apparaître partout, s’exprimer et se vivre partout, bref, l’épanouir au grand jour de la vie sociale. Et non la coincer entre les livres chics, les boutiques de Pigalle, les mariages princiers et les portes de chiottes.

Ce n’est pas l’apparition d’œuvres « érotiques » ou de produits « pornographiques » qui manifeste, en ce domaine, la liberté, c’est au contraire la disparition des lieux et des rites spéciaux où la sexualité, le plaisir, le corps étaient enfermés. Ce n’est pas aux magazines pornos de montrer des nus, des partouzes, des gouines, des foutages de mioches, c’est à France-Dimanche, l’Express, Paris-Match, Tintin, Spirou et autres publications humanistes. Ce n’est pas aux fabricants de films X de représenter les vies sexuelles, c’est aux cinéastes qui attirent les foules, et aux télévisions. Ce n’est pas aux auteurs « particuliers » de déchiffrer nos corps, c’est à la littérature entière. Ou bien, qu’on dise que la sexualité est intolérable, et qu’elle doit rester prisonnière des quelques maniaques qui s’obstinent à montrer comment ça existe, et comblent comme ils le peuvent ce vide de notre culture et de nos mœurs.

Évidemment, dans une société où la sexualité non pas aurait « une place », mais reprendrait la sienne, la substance des érotiques serait très différente de ce qui naît dans nos ghettos — où l’on brasse avec résignation ce fatras d’illusions, de clichés, de sublimités, d’idées fixes qui définit notre obscurantisme sexuel. Je ne vois guère que la photographie obscène qui, lorsqu’elle évite l’apprêté et les poncifs du Beau, soit déjà libérée, sans doute par infériorité, des stéréotypes qui, du haut de l’Érotisme au bas du porno, nous fabriquent une représentation truquée de la sexualité que nous « voudrions ».

Mais que veulent les X ? Certains d’entre eux ont participé, sans réaction, à une cruelle expérience de « mise en abyme », qui aurait délecté tout avant-gardiste bien né, et qui illustre un paradoxe de la pornographie.

C’était la projection d’un très bon porno hétéro (les données de marché permettent rarement de panacher les goûts dans un même produit). Titre : le Sexe qui parle (car l’héroïne est affectée d’un prodige repris de Diderot : comme les personnages des Bijoux indiscrets, elle parle du ventre). Ce film comportait la scène suivante. Dans une salle de cinéma, des spectateurs ordinaires assistent à la projection d’un porno. Tout à coup, une spectatrice, aiguillonnée par le film, met la main à ses voisins et leur sort la bite. L’instant d’après, toute la salle, fesses nues et queues en l’air, se baise joyeusement. Sur l’écran, bien entendu. Dans l’autre salle, la vraie, personne ne faisait rien. Nous regardions les pornophiles de la salle filmée. Ceux qui pouvaient passer aux actes. [1]

Cette scène imaginaire est donc censée représenter un fantasme des pornophiles : et, en somme, elle les met au pied du mur. Mais c’est un mur trop haut. Dans une vraie salle de cinéma (outre que les salles pornos manquent encore plus de spectatrices que la gauche de suffrages féminins), ce passage à l’acte serait un délit, un événement qui ferait accourir les cars de police et occuperait la une des journaux.

Légalement impossible, cette orgie l’est aussi esthétiquement, et physiologiquement. Si communs que paraissent les faux spectateurs du Sexe qui parle, ils ont été choisis pour présenter, une fois tirés de leur fauteuil, des anatomies flatteuses, aux réflexes prompts et aux complaisances immédiates. Caractéristiques sans rapport avec l’aspect et le comportement sexuel des Français moyens, pornophiles ou pas. On voit que l’obstacle à l’orgie n’est pas simplement dans le délit qu’elle constituerait (délit que les homosexuels commettent en acceptant ses risques, habitués qu’ils sont à la flicaille hétéro). L’obstacle est plutôt dans ces désirs souples et ces corps agréables dont disposent les personnages du film, et non les spectateurs. Avantages indispensables dans un porno, puisqu’ils sont déjà de règle dans tous les films et les romans. On ne conçoit pas l’aversion qu’inspirent les acteurs à petite queue, les actrices cellulitiques, les seins moches, les pieds craquelés, les coïts miteux, les flasques coulées de foutre avare qu’exhibent certains films : « tares » qui sont pourtant le lot commun de l’humanité. Certes, on peut juger normal (et rien n’est plus dégueulassement normal) qu’un spectacle soit agréable à voir, qu’il évite donc de nous montrer à nous-mêmes, et qu’il sélectionne des échantillons humains assez exceptionnels pour que l’humanité qui ne leur ressemble pas veuille bien s’y reconnaître. Malheureusement, ce culte de l’exception nous renforce dans la certitude que nous sommes sexuellement inaptes : et, plus que de nous faire aimer mieux la beauté, il nous rend davantage haïssables à nos propres yeux. Nous voilà, pauvres cons et misérables connes, qui rêvons qu’un jour, sans doute, le Beau, la Belle rachètera notre laideur — comme Dieu sauve, sous leur vermine, leurs crachats et leur morve, les simples d’esprit. On n’est pas dignes. Eux, si. Donc, branlons-nous sur l’idée que, demain, ils descendront jusqu’à notre studio-kitchenette-pipi.

La pornographie nous rappelle ainsi que, pour obtenir de beaux objets de désir, il faut ou bien leur ressembler ou bien (et c’est l’exécrable philosophie de Sade qui, en fait d’exploration du désir, n’aura jamais que mis en scène les délires de la puissance économique sur le corps d’autrui) ou bien être riches. Les riches ne voient pas de porno (sauf entre eux, chez eux, et en plus). Une putain agréable, un gigolo sans grands défauts de fabrication valent 200 à 500 F et davantage. Par téléphone, on obtient à Paris gamins et fillettes recrutés par des entremetteurs, et la passe coûte juste un mois de S.M.I.C. Les pornophiles seraient-ils des minables qui, contrairement aux élites qui rédigent nos lois, ont seulement les moyens de payer une place de ciné X ? Les amateurs de fruits verts qui passent aux assises seraient-ils seulement coupables d’être insolvables ? Dans les porno-shops, les vendeurs se plaignent de ces clients innombrables qui viennent « mater » la marchandise et n’achètent jamais rien. On y rencontre, en effet, une plèbe de voyeurs tristes. Mais réjouissons-nous qu’on importe enfin ces beaux magazines — scellés sous cellophane pour que ne les tripotent pas ces déficients qui viennent là se remplir les yeux sans dépenser d’argent, comme les Effarés de Rimbaud reniflent au soupirail des boulangers nocturnes. Les filles, les garçons et les travestis du trottoir à côté, on se les envoie pour le prix de deux de ces revues ruineuses. Alors tout reste en rade, viande et papier. Le commerce est bien dur.

Rassurons-nous : chaque pornophile sans le sou, chaque micheton à bourse plate est un mari virtuel, et un futur papa, puisque le mariage est la seule solution décente et bon marché des problèmes de queue. Ce qui prouve que l’industrie du sexe, à sa façon, encourage elle aussi au Grand Amour.

L’exercice du désir a un code esthétique et économique extrêmement étroit : ce code exclut la majorité des hommes et des femmes. Nous avons en outre un code du plaisir, qui assigne à chaque sexe un comportement précis et des aptitudes nécessaires : et ce code-là exclut aussi beaucoup de monde. Les deux codes sont reproduits par le porno et, sous une forme aggravée, par l’Érotique. L’amateur de pornographie, comme celui d’érotisme, comme celui de beaux romans d’amour, est persuadé que la sexualité doit avoir une « bonne forme » : il se juge inapte à la vivre, et il recherche des fictions, des spectacles qui lui dépeignent l’idéal au nom duquel il est frustré. C’est un mouvement circulaire d’auto-éducation à ne pas faire l’amour.

Ici s’éclaire la différence entre les acteurs-pornophiles du Sexe qui parle et les pornophiles-clients : car le film ne montre pas ce qu’on ferait si on était libres, il montre pourquoi, même libres, on n’oserait rien faire.

Cependant, ce mouvement auto-répressif dépend de l’adhésion de chacun aux valeurs qui condamnent son droit au plaisir. Et cette adhésion est l’effet de la difficulté de faire l’amour qu’on aura rencontrée dès l’enfance. Personne ne croirait qu’une anatomie bâclée, une figure sans attrait, des organes génitaux humbles ou d’emploi difficile constituent un handicap, si les gens plus beaux, plus doués, ne l’avaient pas fait sentir, dès le premier jour où l’on a désiré. Or, ce réflexe d’exclusion serait rarissime si on ne nous enseignait pas, à tous, une règle du « partage sexuel » au nom de laquelle nous devons, beaux ou moches, nous réserver pour un marché fructueux, un partenaire éminent qui nous décide à compromettre enfin notre corps. La rigueur des mœurs, le nombre infime de situations où le contact physique, la jouissance sexuelle, voire la simple liberté d’adresser la parole à quelqu’un, sont permis, poussent à l’intériorisation culpabilisée, malheureuse, de ces valeurs. Autrement dit, moins on a la liberté de faire l’amour, plus on s’accroche aux codes qui vous empêchent de le faire. Ceux qui échappent à cette logique se nomment des débauchés : il n’y a aucun milieu entre la soumission et l’offense aux mœurs.

Ou plutôt, le milieu c’est les solutions marchandes : quand on paye du porno, de la putain, on achète moins du sexe que le droit d’en jouir à l’écart des institutions mais sans la menace des lois.

La pornographie est donc un élément de ce système. Mais il serait ridicule de la tenir pour responsable d’une situation qui la précède et l’accompagne, n’a pas besoin d’elle pour se maintenir et peut, à la longue, souffrir de sa présence.

C’est ce contexte qu’il faut apprécier. En effet, les pays qui, avant nous, ont libéré la pornographie, sont très différents de la France. Non parce que la France est latine : nous sommes encore plus mornes, crispés, pétrifiés que les somnolentes populations scandinaves et, sociologiquement, nous ne sommes vraiment pas des Latins. Notre catholicisme non plus n’est pas significatif. N’importe quel débauché ayant visité les pays les plus catholiques de la terre — Portugal, Espagne, Italie — aura découvert le paganisme sexuel de la jeunesse populaire de ces chrétientés méditerranéennes. Le catholicisme et ses vindictes règnent très au-dessus des têtes et des ventres du « prolétariat ». Les interdits, certes, sont connus : ils rendent les choses clandestines, ils ne peuvent rien contre leur inexpugnable prospérité. La rigidité morale, chez nous, est donc plutôt un signe de l’empetitbourgeoisement des masses, et manifeste le pouvoir absolu du régime disciplinaire industriel sur nos comportements.

Au Nord, l’apparition de la pornographie, en tout cas, n’a pas été un phénomène isolé, mais une conséquence des réformes qui, dans les lois, les mœurs, les institutions, mettaient en cause toute la morale sexuelle. Mise en cause suivie d’effets impressionnants : les législations actuelles du Danemark et de la Suède, les tolérances concrètes des Pays-Bas et de quelques États américains, constituent des précédents uniques dans l’histoire des civilisations. Et l’important est moins le bonheur que ces libertés apporteraient aujourd’hui à ceux qui les ont instaurées, que la société dans laquelle vont désormais naître des hommes pour qui cette nouvelle morale ne sera pas une conquête mais une donnée immédiate, normale et, en somme, invisible, de l’existence.

En France, la pornographie aura été permise sans qu’on ait réformé la morale qu’elle dépasse, morale qu’on s’efforce au contraire de sauver plus énergiquement que jamais, et qui, à côté d’opinions d’une élite libre d’esprit mais incapable d’action sur les lois et les mœurs, continue de gouverner implacablement la vie privée des masses. C’est cette stagnation qui donne son pouvoir (et son étrange statut de question nationale) à la production pornographique chez nous. Car elle propose une représentation, à la fois mythique et saturée de concret, des libertés que nous n’avons pas.

Désormais, l’important serait donc que nous puissions connaître ces libertés autrement qu’en voyeurs. Une telle expérience nous apprendrait sans doute que le libre exercice de la sexualité ouvre à un univers où sont simplistes et dépassés les beautés bourgeoises de l’Érotique et les bonheurs stéréotypés du porno. C’est à nous-mêmes de nous émanciper des clichés, des illusions que notre dressage sexuel et nos frustrations ont produits. L’expression de la sexualité n’a pas à être belle ou laide, élaborée ou inculte, géniale ou imbécile : mais elle doit devenir le libre discours du désir réellement vécu, et non plus la mise en scène de l’érotisme que nous nous rêvons quand on nous retire le droit d’en vivre aucun.



  1. Les homosexuels sont moins timides (mais c’est un effet de leur état sauvage). Pendant les projections d’Histoire d’hommes, il y avait des défilés de spectateurs, de leur place aux toilettes, où on draguait et qui s’ouvraient, bien signalées, juste à côté de l’écran. Il est vrai que les pédés n’ont pas attendu aujourd’hui pour détourner certains cinémas populaires, et (quand les arrières, les toilettes ou le balcon n’étaient pas noyautés de voyous ou de flics en civil) y faire ce qu’aucun film n’osait encore montrer.


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