La folie Tristan, ou l’indésirable

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Essai de Tony Duvert publié dans Minuit n° 4 (mai 1973)


Dans une lettre que publia, l’an dernier, le numéro 1 du Fléau social[1], un homosexuel posait ce problème : il était laid et ne trouvait pas à faire l’amour. Exclu du plaisir tel un mendiant qu’on rejette loin de la cité et de ses prospérités bourgeoises, il niait les vertus de la « liberté sexuelle ». Sans territoire et sans corps, partagé en deux par sa croyance en la Beauté, il était enfermé dans le dehors que créait cette croyance, mis au nombre des parias qu’elle engendrait — dépossédé de soi et de l’autre à la fois. Déchirement auquel s’appliqueraient très bien les réflexions de Michel Foucault sur ces insensés qui, à la fin du Moyen Age, étaient soit enfermés aux portes de la ville qui les chassait, soit placés sur un navire (la nef des fous) qui descendait les fleuves :


Il est mis à l’intérieur de l’extérieur, et inversement… Il est prisonnier au milieu de la plus libre, de la plus ouverte des routes : solidement enchaîné à l’infini carrefour. Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage. Il n’a sa vérité et sa patrie que dans cette étendue inféconde entre deux terres qui ne peuvent lui appartenir.[2]


C’est peut-être le statut du désir même ; mais voici plutôt quelques fragments de ce que l’« Indésirable » écrivit aux pédés contestataires :


… Vous êtes le début d’une révolution. Vous voulez la libération de tous les homosexuels, vous voulez qu’ils vivent leur état. Mais cette morale bourgeoise sur laquelle vous avez raison de cracher, vous en croyez-vous vraiment détachés ? Votre morale a au moins un point commun avec elle : l’exigence de la beauté. Pour qu’il y ait amour, il faut qu’il y ait désir, même et surtout en homosexualité. Et pour que le désir s’harmonise avec l’amour, il faut qu’au départ il y ait la beauté. On ne peut, vous ne pouvez désirer un visage laid, un corps disgracieux. Ceci est valable même pour vous qui vous croyez délivrés de tous les tabous et des idées reçues. Mais les types moches ça existe. Il y a au moins moi. Il y en a d’autres. D’autres qui vous crient que vous ne pouvez pas savoir ce que c’est de souffrir chaque seconde de sa vie pour une gueule trop moche. Que vous êtes, par contre, heureux, vous les beaux, de voir un mec qui n’est pas beau, parce que vous vous sentez par rapport à lui privilégiés et donc supérieurs. C’est pour cela que votre révolution, moi je n’y crois pas. À côté de votre majorité triomphante dans sa jouissance, et prenant conscience d’elle-même, apparaît parallèlement la minorité des pas beaux, ceux qui devraient toujours se taire, rester seuls, se masturber avec dégoût quand le désir devient trop fort ; ceux que vous ne pouvez que rejeter et qui, obligés de réprimer leurs désirs, les mêmes que les vôtres, ne peuvent que vous envier — vous détester, pourquoi pas — du bas de leur médiocrité.


Il faut un peu de lâcheté pour citer un « document » de ce genre à propos de laideur, puisque nous sommes tous laids ; et les amertumes, les contradictions, les illusions moroses de celui qui a écrit cette lettre sont les nôtres — du moins, tant qu’il reste en nous du désir bien socialisé.

Dans les romans de Sade, les hommes laids ne font pas de façons : pauvres, ils n’apparaissent à peu près pas, ce ne sont pas des objets sexuels, ils sont à peine victimisables. Une victime chez Sade a nécessairement la plus jolie figure du monde, le plus beau cul du monde, le plus beau vit qu’on puisse imaginer, etc. Mais les bourreaux, les héros, les maîtres présentent un extraordinaire catalogue de laideurs : souvent âgés, obèses, hideux, puants, parfois impuissants ou nantis d’une misérable pine, ils sont cependant ceux qui jouissent. C’est qu’ils ont le pouvoir. Nobles, ministres, voleurs de grand chemin, riches marchands, ils détiennent ce qui plie le corps des autres à nous-mêmes : le droit du plus fort, et l’argent. Les idylles du plus beau et de la plus belle, ou des deux plus beaux, les font ricaner : ou alors ils y voient un nœud charmant à dénouer, par le viol et par le sang. L’« amour » est pour eux comme la chaleur du soleil et l’abri des arbres : le bien des pauvres, la forme méprisable que revêt le désir entre ceux qui n’ont rien.

Sade propose au contraire, dans l’exercice du désir, un système en triangle ; ses trois sommets sont le beau (le désirable), le laid (l’indésirable), le puissant (le désirant). C’est ce dernier qui établit l’économie de la relation entre ces points. On a compris qu’évidemment la constitution du triangle était artifice créé par lui, déviation où le « puissant » est le doublet positif du laid ou du beau, l’un et l’autre disqualifiés comme désirants. Le pouvoir (celui de l’argent, de la fonction sociale, et non celui de la séduction) devient une dynamique relationnelle qui se substitue au statisme rituel du marché amoureux, où intervenaient deux couples identiques : désir-objet face à désir-objet — Tristan et Iseult. Le modèle sadien produit une liaison bien plus forte : désir-pouvoir face à objet-victime. Il est ce qui annule le désir de l’autre au lieu d’y répondre — et il y a là, bassement, un subterfuge dans les fictions de Sade, puisque l’objet-victime, bien qu’annulé comme désirant, demeure capable de jouissance : la victime bande, la violentée frissonne et « décharge », le papa qui, sous la menace du bourreau, est contraint d’enculer sa fille impubère, lui défonce la rondelle comme un soudard.

C’est l’abus habituel aux romans philosophiques ; mais, aussi raisonnable que soit le système sadien, il serait donc, dans la réalité, en butte à l’incapacité des victimes qu’il a d’abord « châtrées ». Contradiction nécessaire, sous peine de voir réapparaître le donnant-donnant coutumier du commerce amoureux. Les bourreaux recherchent à longueur de temps les victimes et les actes qui les feront bander et décharger : mais si les actes sortent souvent des normes, les victimes sont, elles, exactement conformes aux valeurs du désirable : le beau, le sain, le délicat, le viril, le juvénile, le vierge, etc. Ces valeurs préparent un terrain de jouissance que les victimes constitueront de leur chair et dont elles seront simultanément spoliées, alors même qu’on les astreint aux gestes du plaisir — dans cet espace de non-réciprocité qu’est l’espace de désir propre à leurs bourreaux.

Quelquefois, les vieilles et les affreux montrent cependant la tête, et ce sont les complices des maîtres. Pas de bonne orgie sans qu’à la fin on s’adonne aux vieilles, à leurs vieux cons, à leurs vieux culs, à leurs bouches gâtées et à leurs seins en ruine. Mais c’est comme il n’y a pas de joli cul sans étron qu’on lui réclame : le beau cul doit chier à l’exemple du beau vit et du beau con qui déchargent, ce qui signifie seulement que, dans les corps sexués, tout doit être fonctionnement. Les femmes bourreaux auront le clitoris assez long pour enfiler hommes et femmes ; elles déchargeront des litres de foutre. Les vieilles, maquerelles ou servantes qu’on ne martyrise pas, deviendront le désirable même, parce que, informes, elles seront concrétion de chair, extrême mise à nu de ce qui était virtuel dans la joliesse et les grâces des plus jeunes, et activité pure.

Tout aura des pouvoirs sans mesure, tout sera source d’événements érotiques, et le grand mystère que, dans Sodome, on prépare interminablement en défendant aux gitons et pucelles d’aller chier, c’est un détournement — une création d’organe. Le cul, producteur d’un cylindre qu’on suce comme un pénis, sera cet organe nouveau, qui émet non pas de la merde mais, bel et bien, de l’étron. Pas de colique, rien d’inconsistant ou qui écœure : il faut que ce soit cet objet naïf et lisse qui sort du trou des poules — Sade dira souvent que le cul chieur a pondu. L’œuf stercoral est la seule chose que le nouvel organe ait le droit de produire. Les matières sans forme, si elles existent, sont tout justes dignes de barbouiller l’anus que le héros sadien donnera à lécher ; elles auront fonction de signe, elles aggraveront l’humiliation, la soumission, le pacte du maître et de l’esclave, où la victime baise le cul du bourreau comme les sorcières baisaient celui du diable dans les sabbats. Un cul n’est joli que propre : il n’est pouvoir que souillé. Ce dédoublement a chez Sade un homologue ; le cul que le maître violente est frais, potelé, mignon, il fait partie du désirable le plus pur, comme son bel œuf ; mais le cul que le maître présente à la sodomie, celui par où doit passer le vit du fouteur esclave (imperturbablement raide), est souvent flétri, horriblement élargi, flasque, plissé, voire boutonneux et, bien entendu, toujours merdeux. Répugnant, donné pour asile à un acte désirant paradoxal, il est encore imposition de pouvoir.

Bref, le sadien ne pratique pas le moindre « don ». Sa soumission aux enculades, aux excréments, aux fustigations est au contraire le comble de ce qu’il inflige à ses « patients ». Et s’il les paye enfin, c’est avec un argent volé. Détourneur perpétuel, sa carrière, qu’il soit beau ou laid, est d’acquérir par tout moyen illicite (c’est-à-dire rapide et exorbitant) la fortune qui lui procurera pouvoir et impunité. Chaque somme qu’il extorque lui plaît parce que, forme concrète d’un abus, elle est aussi promesse d’abus à venir, de chairs dociles, de crimes extravagants, d’enrichissements nouveaux et de superbes foutaisons. Pour exercer son désir, le sadien s’emparera d’un rôle social éminent, il occupera l’une des rares places de buveur face aux sources qui coulent, il accomplira la première et la plus décisive de ces captations économiques grâce auxquelles s’épanouiront désir et volupté. Le sadien ne s’offre pas en échange de ce qu’il désire, et son plaisir ne dépend pas d’une aptitude à être lui-même désiré : dédaigneux de toute réciprocité, il prend, et il consomme jusqu’à la destruction. Son désir est une ex-corporation de l’objet de désir, qu’il ne consomme pas pour l’absorber mais pour faire circuler par lui, perpétuel et voyageur, son désir propre, désir-organe, énorme, agressif — corps complet, corps suffisant, qui n’obéit aux valeurs du désirable que pour tracer à travers elles un chemin sanglant, comme sa philosophie ne connaît Dieu que pour se donner cette hauteur d’injure et de crime que les lois punissaient plus qu’aucune autre.[3]

Car le blasphémateur occupe dans le corps social de ce temps-là le lieu maudit par excellence, il se désolidarise absolument de la communauté humaine. Ce n’est pas « Dieu » qu’il met en cause — il s’en fout —, c’est ce qui fonde le corps et les limites factuelles de chaque individu : l’assentiment universel aux croyances et aux codes sans lesquels les hommes s’excluaient du droit d’être. Cette création de l’homme par l’homme sous la main de Dieu est curieusement illustrée dans le célèbre roman que Daniel Defoe publia en 1719 : on y voit Robinson Crusoé éduquer le sauvage qu’il a sauvé de la mort, et les épisodes sont ceux d’une mise au monde :


D’abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi, c’était le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l’appelai ainsi en mémoire de ce jour. Je lui enseignai également à m’appeler maître, à dire oui et non, et je lui appris ce que ces mots signifiaient. Je lui donnai ensuite du lait dans un pot de terre…


Ces actes primordiaux de l’esclavage (le nom, le non, le lait sont plus importants que le maître, qui résume l’ensemble et en répète le sens), où le « sauvage » n’est rien tant que le civilisé ne l’a pas nommé et désigné comme son objet, sont ce que toute société accomplit sur les nouveaux individus qui naissent en elle. Il reste enfin à marquer le corps (en le vêtant) et l’esprit (en lui enseignant Dieu) :


… Je lui fis comprendre qu’il fallait me suivre et que je lui donnerais des vêtements ; il parut charmé de cela, car il était absolument nu… À la vérité, il eut d’abord l’air fort empêché (de ces vêtements) : ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de casaque le gênaient aux épaules et sous les bras ; mais il finit par s’en accommoder fort bien.

… Je m’appliquai à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me comprendre…

… Je pris de là l’occasion de l’instruire dans la connaissance du vrai Dieu. Je lui dis que le Grand Créateur de toutes choses vit là-haut, qu’il gouverne le monde avec le même pouvoir et la même providence par lesquels il l’a créé ; qu’il est tout-puissant et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout…


Celui qui donne tout et ôte tout, c’est ici Robinson lui-même ; chaque don qu’il fait au sauvage signifie : tu m’appartiens — tu ne peux pas te nourrir seul —, tu n’as de corps humain que par moi — tu ne produis rien quand ce n’est pas moi qui te l’ordonne, quand ce n’est pas pour « nous » que tu le fais —, la vérité, l’être, et cela même au nom de quoi je t’accorde la vie, sont dans mes croyances et mes mœurs, non dans les tiennes.

Il s’agit de se faire passer pour la source de tout, afin de détourner l’autre à soi ; et d’entretenir l’imposture en restituant au « sauvage » une petite part de ce qu’on lui aura pris.

À ce moment-là, Vendredi est devenu chien fidèle, préférant mourir que d’être séparé de son maître : l’anthropophage est désormais un « homme ». [4]

Défini, éclairé, informé du bien et du mal, du vrai et du faux, du fort et du faible, utile à Robinson, parfaitement annexé, Vendredi est un objet parmi les objets du micro-capitalisme que le naufragé a établi sur l’île, à coups de triples barricades, de cavernes, de troupeaux, de perroquets qui lui répètent son nom, d’instruments de travail et de chasse repris à la mer, de réserves en tout genre, de gestion rigoureuse — de méditation sur la Bible, enfin et surtout. Création d’homme, création de territoire, création de pouvoir, création d’objets nommables et sacrificiels : telle est la fonction du Dieu jaloux, et voilà comment se reproduisent non pas seulement maîtres et exploités mais, chez les uns et les autres, les mêmes formes de l’être et les mêmes pactes d’association. Vendredi est nourri de bouillie et de galettes (le christianisme est aussi initiation au blé) : à présent, c’est Robinson, Bible en main, qui est l’anthropophage.

Tel est l’ordre que le blasphème met en pièces. Car il débaptise l’humanité et il en efface le nom. Le blasphème, et non pas le sadisme (qui est, lui, dans la logique du capitalisme despotique) aura fait de Sade l’ennemi du genre humain.

Commettre ce crime et s’imposer comme encore-là malgré lui, comme plus puissant, plus existant, c’est déchirer le socius, démontrer le dérisoire et l’inutile de cet ordre social et religieux par lequel l’individu se crée individu, c’est-à-dire résiduel. Cette sorte de génocide n’est pas symbolique ; il passe par l’angoisse et le risque de se détruire soi-même dans l’anéantissement de ce qui fonde les autres — mais on y court aussi la chance de se dé-mesurer.

Au-delà d’un tel éclatement, la Divinité (la Vertu) et la Beauté existeront seulement chez Sade comme modes de présence des objets de sa pulsion — les autres hommes — ; et l’objet, à travers les conventions esthétiques et ontologiques qui produisent sa « réalité » historique, ne sera cru que pour être pris dans le désir sadien. Ce désir accepte et reproduit donc le Beau et le Divin, mais soumis à son bon plaisir, masques d’un paraître à jamais sans visage ni frontière. Cet engendrement est jeu d’artifices, création pour rire, pour jouir, cercle vicieux d’un désir sans coupure. Cela veut dire qu’il ignore le « Vrai » philosophique et proclame le pouvoir absolu du faux, du mensonge et du mal, de la contradiction, de cette création à miroirs en laquelle il se vit et se jouit. Dédain du Vrai, puisque croire en lui ce serait partager — rompre, arrêter, censurer les opérations délirantes du sujet sans mesure qu’est le héros sadien. Les détournements, les emprunts, les combinaisons incongrues, les subterfuges, toutes les triturations du tissu social, logique, économique, philosophique, joueront à l’infini avec les conventions et les traces castratrices du « Vrai », les formes du « Réel », ces interruptions dans le désir et l’être des autres, cette cicatrice qu’ils ont et qu’on peut rouvrir, faire saigner, sucer jusqu’à avoir vidé les étranges coquillages que sont ces hommes univoques, ces citoyens mesurés, ces individus en forme d’œuf, ces circoncis, ces anus clos — ces objets.

Le sadisme s’offre comme la démence de l’État sadien — le capitalisme —, sa dépense effrénée ; il réactive le désir sous l’ordre social, il lui rend son infinitude et fait de lui le perpétuel excès de l’ordre même. Ainsi, on a tort de ne « retrouver » du sadisme que dans la guerre, la violence, le camp de concentration, la torture — qui sont seulement des crises de la structure sadienne permanente de notre société. L’équilibre, l’harmonie, la paix et la prospérité de chaque groupe que domine et que gère un État sont foncièrement organisées selon le schéma sadien du détournement de désir ; et le sadisme « érotique » montre ce qui se passe lorsque les désirs capitalisés sont crûment réappliqués à ceux qui en ont été dépossédés. Les héros de Sade, leurs trésors, leurs hommes de main, leur désir inlassable ne transforment pas les autres humains en victimes, car tout ce qui n’est pas eux-mêmes est déjà victime. L’existence et le pouvoir des maîtres bourreaux signifie la victimisation préalable de leurs contemporains, parmi lesquels il suffit de choisir sur qui on achèvera un meurtre virtuellement consommé depuis longtemps.

C’est ce qui dessine les limites du désir sadique : il est surenchère, voire simple redite, du désir qui est passé avant lui et qui a construit l’ordre sur lequel il s’appuiera lui-même. Le prince riche, vertueux et bon chrétien est plus sadien que le marquis fesseur de filles, petit hobereau punissable et sans fortune, affligé d’un méchant vice. Le sadique ne fait que repasser sur les traces d’un pillage, d’une destruction autrement décisifs que ceux auxquels son désir pourra s’adonner.

Ainsi, le système de Sade n’est pas à rechercher au sein des monstres que nous désigne la psychopathologie, découpeurs d’enfants ou étrangleurs de putains ; il prospère en ce point où un pouvoir s’exerce, et où le geste sadien fondamental est accompli par quelques-uns au détriment de tous les autres ; le geste de Robinson Crusoé, du colonisateur ; celui du père, du maître, de l’époux, du patron, du puissant. Il n’y a de force qu’extorquée à autrui, il n’y a de pouvoir que par captation. L’« érotisme » est ce qui reste après ce pillage démesuré. Ce n’est pas un hasard s’il est focalisé sur la facette biologique de sa praxis : la « sexualité » et ses « organes » sont le reliquat du désirant, ce que la spoliation n’a pas su détruire, ou plutôt ce qu’elle doit nous céder pour se perpétuer elle-même — comme on laisse aux poules quelques œufs qu’elles devront couver pour que le poulailler se repeuple. Et les lois qui gouvernent l’ordre sexuel insistent d’autant plus sur le naturel permis et le pervers interdit, que le naturel est pratique obéissante de cet éros-producteur, tandis que le pervers marque un recommencement du désir-pour-soi. La perversion est bannie comme danger pour la reproduction de l’ordre, pour le désir sous l’ordre, pour le capital de désir sous l’ordre, qu’elle éventre et restitue au corps désirant.

Le plus remarquable est qu’il y a deux perversions : celle du riche et celle du pauvre. La première est simple bizarrerie dans la pratique du pouvoir ; le riche est désirant, capitalisateur et annulateur du désir d’autrui ; sa perversion élitaire ne met pas l’ordre en péril, et la justice le laisse en paix. Le pervers dangereux sera au contraire l’inférieur, l’exploité, l’innombrable, puisque désirer alors qu’on est esclave c’est très précisément menacer le pouvoir, et le reprendre. (Dans les romans de Sade, certains personnages victimes ou domestiques — c’est d’ailleurs l’enfance de Juliette — sont ainsi incorporés à la classe des maîtres, quand ils ont prouvé leur irréductible nature d’êtres désirants, leur cruauté, leur haine de la vertu, leur mépris des hommes ; ce renversement n’a rien de révolutionnaire, bien sûr, puisqu’il est affranchissement de quelques esclaves, admission dans une oligarchie et à ses privilèges, qui surexploitent un ordre inchangé.)

Le pervers est le mal châtré, on le dit sans cesse. Il est celui qui a et qui produit encore du désir. Les homosexuels tiennent souvent les hétérosexuels pour des « infirmes » non parce que ces derniers préfèrent l’autre sexe au leur propre, mais parce qu’ils en font trop : sous prétexte d’aimer les femmes, leur désir est d’en acheter une et de s’y enfermer à jamais. Cette ultime mise en ordre du désir, ce trop d’ordre, ce renfoncement du sexe dans la complémentarité castratrice du couple (c’est l’épée entre Tristan et Iseult couchant côte à côte, le signe du pacte d’annulation-mutilation des sexes : je (ne) suis (qu’)homme/je (ne) suis (que) femme), voilà ce que le pervers ne pardonne pas au normal. Il y a des prisonniers furieux et d’autres dociles ; des recrues fortes têtes et des soldats disciplinés ; des esclaves paresseux et des flagorneurs : bref, ceux qui, sous la patte du pouvoir, en font à peine assez, et ceux qui en font trop ; ceux qui se rebiffent et ceux qui en redemandent. Pervers et normaux. Ennemis, car les seconds offrent au châtreur leur moignon de pénis pour qu’il le rase encore, et dénoncent autour d’eux ceux qui en gardent un bout trop long, les nomades, les désirants hors-la-loi, les pervers sans pouvoir.

Quoi qu’il en soit, nous subissons toujours cet ordre social dont le désir détourné, capitalisé, redistribué, constitue les assises et la force. Notre libido est ce déchet ou ce dividende de désir que le système nous donne en gestion avec un mode d’emploi impératif — aimer, épouser, familialiser, acheter, enclore. Récupérer ce débris libidinal et en user pour nous-mêmes semblerait la moindre des choses : mais cet art d’accommoder les restes, ce droit dérisoire demeurent une utopie — qu’on appelle liberté sexuelle.

Mêmes libres, ces déchets sont en effet réinvestis aussitôt dans un sous-marché, une sous-économie du désir égrotant, où les valeurs conventionnelles du désirable jouent le rôle principal, en un rite d’appropriation simulée, moi contre toi. C’est, sous la grande économie du désir-capital, le petit commerce de la libido privée. Micro-structure apparemment duelle et en réalité triangulaire, sadienne, avec une petitesse et une cruauté qui sont des parodies de la puissance d’En-Haut.

La liberté sexuelle à l’intérieur d’un système socio-politique inchangé est un leurre. On fait l’amour « librement », mais on continue d’utiliser les schémas désirants qui définissaient, dans l’éros carcéral et marchand, l’objet et le plaisir qu’on en tire. Si bien que cette liberté, pour les homosexuels, les mineurs ou les femmes, n’est rien qu’un droit de suivre à leur tour les règles du jeu autrefois réservé aux pères de famille. Et le désir homosexuel s’obstinera à reproduire l’ordre hétérosexuel. L’épée idéaliste qui sépare Tristan et Iseult crée aussi le pédé-homme et le pédé-femme, l’actif et le passif, l’adulte et l’enfant, le voyeur et le regardé, le voyou et la folle, le petit gigolo et le vieux micheton, l’Arabe et ses 343 salopes[5], le pénis esseulé et la main « dégoûtée » qui l’essore.

Le vocabulaire de la lettre que je citais en commençant résume cette orthodoxie libidinale :


… pour qu’il y ait amour il faut qu’il y ait désir… et pour que le désir s’harmonise avec l’amour il faut la beauté… ceux qui devraient toujours rester seuls, se masturber avec dégoût quand le désir devient trop fort… vous les beaux…


D’avance, ces croyances bouclent le piège.

Au contraire, on espérerait qu’un Indésirable découvre les supercheries idéologiques du marché sexuel et, devenu méchant, qu’il adopte une tactique sadienne de détournement : c’est, après tout, ce que la plupart des gens font. Il existe beaucoup de ces tactiques et, on le verra, la réponse du Fléau social à son correspondant en propose une assez burlesque.

Sadienne, c’est-à-dire où une valeur extérieure au désirable est introduite en tiers pour modifier le sens du désir. Pédé laid plus argent, face à gigolo. Pouvoir social (belle voiture, métier à la mode, relations…) face à nigaud arriviste. Vilain tocard plus grosse bite, face à joli complexé du zizi. Monsieur plus sac de bonbons face aux sorties d’école, etc. Chaque séduction additionnelle dépend du groupe où elle s’exerce et des valeurs qui y sont reconnues, bien sûr (beaucoup de pédés se donnent ainsi une « plus-value » simpliste, sous forme de pantalon bavard). Elle fonctionne dans le marché sexuel comme valeur d’attrait, de captation, qui renverse ou altère profondément le rapport du désirant à son objet. Des millions de couples hétérosexuels sont fondés là-dessus : aux yeux d’une fille à marier (et prince charmant mis à part), une vieillesse plus une gloire, une laideur plus un caractère, une bêtise plus un masque de jeune cadre sont toujours belles.

Le singulier, c’est que l’homosexualité, en principe instructurée, s’organise aussi selon ce schéma ; mais les valeurs d’appoint sont moins abstraites. Même pour une heure ou cinq minutes d’accouplement, le désir demeure un petit viatique qu’on n’investit pas au hasard ; il faut qu’il fructifie le plus possible, qu’il soit un bon placement. Sinon, mieux vaut s’abstenir, de peur d’être mangé.

De même, les rues offrent le spectacle touchant de ces jeunes garçons qui feuillettent avec gêne des magazines mamelus, y pêchent quelques souvenirs d’image puis filent chez eux, renfrognés, hâtifs, pleins de haine pour les sales jeunes, sales vieux et sales vieilles qui oseraient les frôler et les arracher au droit chemin de l’onanisme préconjugal. Ils ont mis leur sexe en religion et, hors les missels des kiosques à journaux, ils ne jettent les yeux sur rien. Séminaristes de l’ordre sexuel, attendant le jour lointain d’enconner, ils ne sont pourtant guère moins aimables que les plus grands enculés d’entre nous, qui préservent leur trou des importuns comme s’il s’y nichait un hymen à cueillir.

Les jeunes bourgeois mâles, dit-on, se déniaisent à un âge beaucoup plus tardif que les garçons des classes populaires ; on explique cela par l’insertion sociale précoce des seconds, l’infantilisation prolongée des premiers. C’est pourtant le lycéen et l’étudiant qui ont le plus de liberté physique, d’oisiveté ; mais le jeune bourgeois, révolutionnaire ou pas, entretient de lui-même une image corporelle sacrée, où le sexe est destiné à l’acquisition du plus sérieux de tous les biens, et non à une dépense. On se frotte le ventre pour apaiser les faims que provoque cette épargne, on attend l’élue, on se bricole un pucelage malodorant comme on fait des momies en macérant les cadavres. Cette tirelire dans la braguette du jeune bourgeois, et ce marteau pour la casser qu’il ne mettra qu’entre les mains d’un « bon » objet (pense-t-il), sanctifient son imago, son individualité, les précieuses répressions qui constipent son visage, boutonnent son derrière et gonflent son être d’Idéal. L’économie sexuelle populaire est, au moins à cet âge, beaucoup plus éprise de dépense, le sexe n’y sert à rien de noble, on ne s’y fait pas de supplément d’âme en s’étranglant le pénis.

À leur tour, les lieux de drague homosexuelle montrent des pratiques atterrantes ; les hésitations, les lenteurs, les mépris, les solitudes, les tensions, les extraordinaires agressions visuelles que vous renvoient les regardés (ne me touche pas avec tes yeux, sale mec) font de ces endroits la terreur des âmes tendres et l’ennui infini des pervers. Bars ou jardins, les heures passent avant qu’un pédé se décide, quelquefois, à ramasser un partenaire semblable à ceux qu’il a vus et dédaignés en entrant. Le choix sexuel doit rester un grand événement, un gain boursier, une bonne bouteille qu’on sort les jours de fête, la messe, la folie, la vacance, le danger, l’élection inespérée d’un surhomme. On est quelqu’un qui ne fait pas l’amour (qui est digne de m’approcher ?), un refus ambulant, et on ne cède à l’impensable dépense du désir que si un objet à demi sacré apparaît — par miracle, puisqu’un tel garçon est toujours beau « comme un dieu ». Ce dieu-là ressemble à celui de Robinson Crusoé : c’est celui du triangle de l’appropriation capitaliste. Mais ici les Vendredis cherchent des Robinsons, avec une île autour et la même Bible qu’eux.

Cette épargne du désir contribue à rétrécir, pétrifier, stéréotyper les catégories du désirable. D’eux-mêmes, les pédés s’efforcent d’entrer en elles et adoptent un uniforme de drague, à mi-chemin du pailletage des danseuses nues et du scaphandrier des plongeurs, car il est à la fois ce qui donne le droit de regarder et ce qui protège de tout regard péjoratif, par sa stricte conformité à ce qui « se fait ». Peur de ressembler aux hommes en gris, ces gens à cheveux courts, mal jeunes, dont la culotte ne dessine même pas le sexe, et qui osent se montrer là où nous sommes.

L’érotisme étranglé par les rites restrictifs d’un « désirable de clan » privilégie soit ce désirable-objet, soit un désirable-agi. Dans le premier cas, on n’en finit plus de trouver quelqu’un d’assez ceci et cela ; le culte du partenaire sacré (sacré en raison des signes-modèles qu’on y veut lire et qu’on copie soi-même) est plus important que les actes amoureux qu’il peut comporter.

Dans le second cas, plus concrètement mais moins haineusement sadien, c’est l’acte qui compte d’abord — aléatoire, malheureusement, puisque, monomanes d’un « plaisir » à l’exclusion des autres, tant de pédés, plus infirmes érotiquement que les hétéros eux-mêmes, sont semblables au couteau de Lichtenberg : des garçons sans bite auxquels manquent les fesses.

Ces spécificités du plaisir passent pour légitimes, on a le droit d’aimer une chose et d’en haïr une autre — et la liberté sexuelle c’est, paraît-il, qu’on vous laisse n’être formé que de cinq doigts ou d’une lèvre inférieure ou d’un triple cul montés sur des pattes à talons rouges. Sûrement, mais l’ennui est que ces préférences sont rarement des choix de jouissance ; c’est plutôt ce qui reste quand on censure son corps et celui de l’autre — au profit d’une région, d’un acte ou d’un rôle où se recoupent non seulement des activités désirantes de substitution mais aussi toutes les évaluations — morales, psychologiques, esthétiques… — du comportement qu’on a adopté. Les actes amoureux restrictifs sont donc le fruit d’une auto-répression ; ceux qu’on pratique et ceux qui « dégoûtent » font l’objet d’une appréciation catégorique (c’est mal de se faire enculer, celui qui « mord l’oreiller » perd la face) ou empirique (c’est sale, ça chatouille, ça remue trop le lit) qui clôt le débat. Quiconque refuse un acte est, avant tout, celui qui ne veut pas être celui qui l’aura fait. À un niveau plus puéril, on racole encore aujourd’hui des gens qui n’osent pas se mettre tout nus et qui se décaleçonnent peureusement au lit, lumière éteinte et draps tirés jusqu’au cou : j’ai du mal à croire que ce soit un « choix ». De même certains ont, dans des conditions clandestines et aveugles (pissotières, buissons, saunas), des hardiesses qu’ils n’ont plus en tête-à-tête, contraints d’assumer ce qu’ils font. Étranges comportements chez les apologistes du droit d’être.

Ainsi le marché homosexuel, loin d’être anarchique, se caractérise par la variété, la toute-puissance et l’incohérence des auto-répressions qui s’y affrontent et qui y cherchent à se combiner. La ritualisation forcenée du désir, des comportements, des perceptions d’objet, en fait sans doute le plus rare traquenard érotique que des hommes aient su se tendre. On se doute qu’un pédé qui respecte tout cela ne fait pas l’amour souvent, d’autant que ces censures intérieures se doublent d’une répression sociale et policière. On est plus proche d’une pénible caricature de l’hétérosexualité ignare, que d’un érotisme libre. Le désir (non pas libre, mais privilégié et hyperbolique) que Sade met en scène est, on l’a vu, dynamique, gestuel, situationnel, agi. Il consomme son objet, il jouit par lui et non de l’avoir-à-lui. L’appropriation de l’objet est une prémisse non nécessaire de l’acte désirant ; elle en est le plaisir abusif, elle n’en est pas le terme.

Au contraire, la relation homosexuelle semble fondée sur une appropriation sans jouissance. C’est, pourrait-on dire, un Tristanisme. Son exemple le plus pur est représenté par la prostitution masculine : le gigolo à messieurs n’offre pas nécessairement à son client des services sexuels, mais sa simple présence ou, si l’on préfère, sa tolérance à la présence de l’homosexuel. Il n’est pas tenu d’être consommable, de participer à un acte sexuel : il lui suffit, pour être rémunéré, d’être l’image du consommable, et le mieux possible.

On voit que la faim sexuelle simplifie l’érotisme : le désir devient ici désir d’approcher le désirable, et il se contente de cette symbolique transgression. Le garçon hétérosexuel, s’il est « beau » et jeune, sert aussi d’objet distancié. Il est évidemment celui que l’homosexuel désire sans cesse, puisqu’il y a plus d’hétéros que d’homos à voir partout, à connaître et à fréquenter. Désirable et perçu comme tel selon le plus simple des codes esthétiques, le « garçon normal » entre bientôt dans un perçu retors et beaucoup plus complexe. La seule façon d’expliquer pourquoi les pédés, amateurs de garçons ordinaires, se comportent et se vêtent de telle sorte qu’ils leur ressemblent si peu, est probablement de dire que ces homosexuels modèlent leur paraître en fonction du paraître hétérosexuel, pour s’établir comme « compléments » possibles de celui qui ne couchera jamais avec eux. L’habitus de certains pédérastes rassemble les signes de deux intentions contradictoires : s’afficher et se valoriser face aux confrères, donc les séduire, mais en les écrasant (ce sont des rivaux) ; et en même temps être l’objet éventuel de l’hétérosexuel, le séduire lui aussi, mais en s’écrasant dessous. Le marché homosexuel souffre de cette concurrence de l’hétérosexuel inapprochable, plus présent que quiconque et qui dicte cet « habitus homosexuel » que se donnent pour lui les pédés, en se disqualifiant par là même comme objets de désir les uns aux yeux des autres.

Inutile de prolonger l’analyse, infaisable, des incohérences inextricables du désir homosexuel : l’élément essentiel qui se dessine dans ce labyrinthe, c’est l’incapacité de cet érotisme à se vivre sous l’ordre du monde hétérosexuel, qui est beaucoup plus qu’un contexte répressif : c’est la source des mythes, des particularismes, des limites et des interdits vécus à l’intérieur de l’homosexualité même, et qui la rendent quasi impraticable ou falsifiée a priori.

La passion homosexuelle pour les objets et les situations hyperstéréotypées manifeste cet empêchement absolu du désir, sa focalisation sur des images érotiques que dicte sa seule difficulté d’être. Ce comportement de compensation et sacralisation — si semblable à celui de l’adolescent vierge — exprime évidemment la frustration, d’abord et toujours. L’état social de l’homosexuel, minoritaire et plus ou moins persécuté, l’infranchissable frontière homo/hétéro expliquent cette endémie de la frustration : mais ils ne justifient guère que leurs conséquences soient entérinées, introjectées, aggravées au centuple par les homosexuels eux-mêmes. Je parlais du zèle des gens normaux à obéir : il faut reconnaître maintenant que les pédés, eux aussi, en font trop.

Ou pas assez :


… nombreux sont parmi nous ceux qui pensent que l’aspect physique ou l’âge n’ont aucune importance parce que ce qui compte c’est la beauté intérieure : un type (ou une fille) généreux et révolté qui porte l’idée de la révolution sur la gueule ça ne peut pas être laid. Il n’a pas besoin de make-up, il a le soleil sur la façade. Comme le fric ou la virilité, la beauté est un critère bourgeois, la laideur ça n’existe pas, ce qui existe par contre c’est la connerie de ceux qui font de l’aspect physique une valeur.


Ce qui précède est le meilleur de la réponse du Fléau social à la lettre que j’avais citée.

La solution idéaliste au malheur d’être laid demeure invariable, on la lit dans les courriers du cœur : consacrez-vous aux autres, soyez généreux, enrichissez-vous l’âme, l’important c’est la beauté intérieure, l’amour du prochain vous transfigurera. Il est possible que l’altruiste, valorisé par les bienfaits qu’il dispense, voie son comportement passer de l’ombrageux inodore au « rayonnant » qui pue. Ce « soleil sur la façade » n’ôte pas à l’ensoleillé sa laideur : il affiche, en tiers de ce paraître rébarbatif et pour le compenser, un désirable de clan. À supposer que « l’idée de la révolution » soit ce remède miracle qui efface l’obésité, la pine en guimauve ou la sale bobine, elle n’est qu’un nouveau code qui désigne aux désirs du groupe ce qu’ils peuvent choisir pour être bien investis.

La « beauté intérieure » est l’expédient le plus frelaté de tous : on l’applique, ou au moins on le postule, dans les milieux catholiques, patriotiques ou hétérosexuels obscurantistes. Extérieure ou intérieure, il s’agit toujours de beauté, qu’un « critère bourgeois » aide à définir ; et tant pis pour le type moche qu’un dragueur révolutionnaire ne jugerait pas assez « révolté et généreux » pour être consommable — bien que « la laideur ça n’existe pas ». Être homosexuel et conformer son désir à un code aussi ambigu, c’est en fait régresser vers un christianisme bénisseur de belles âmes et exorciseur de démons — et partager, avec une foi mieux trempée que jamais, la « connerie de ceux qui font de l’aspect physique une valeur ».

Dans le jeu de l’Indésirable, il y a l’intention de s’offrir comme désirable, beau moralement par la souffrance qu’on endure ; l’amoureux éconduit exposait l’étendue de sa passion, c’était sa valeur marchande : dire qu’un autre est désirable était lui faire un tel don qu’on devait évidemment être payé de retour. Celui qui désire a le sentiment d’accomplir une dépense, et c’est cette dépense qui est censée provoquer, chez son bénéficiaire, une dépense identique.

J’ai assimilé le comportement de l’Indésirable à celui de Tristan à cause d’un épisode du poème médiéval : le héros, banni de la cour du roi Marc, se déguise en fou, s’enlaidit et rejoint cette cour, où se trouve Iseult. Devant elle et le roi, il fait le bouffon et mêle à son discours insensé des souvenirs communs à Iseult et à lui, pour qu’elle le reconnaisse sans que le roi n’y voie goutte. Mais Iseult, troublée, ne comprend pas non plus ; elle n’aperçoit pas son Tristan sous cet affreux bonhomme, malgré ce que sa confidente, Brenguain, lui assure :


Brenguain respont : « Je pens pour droit
Qu’iço Tristan meïsmes soit.
— Ne l’est, Brenguain, car cist est laiz
Et hideus et molt contrefaiz,
Et Tristan est tant aliniez,
Bels hom, bien fait, molt ensenez… »


Le beau Tristan a mimé les affreux pour être identifié comme le désirable et l’excellent. Impossible tactique, puisqu’on s’y perd et qu’on n’y trouve pas l’autre — qui n’aperçoit quant à lui aucune des valeurs qui capteraient son propre désir. On est comme un client qui, se trompant de monnaie, proposerait un sac de bonbons aux putains. Dans sa folie, Tristan énumère les façons de chasser avec des oiseaux de proie : mais les moyens ne sont plus assortis aux gibiers, ce qui fait beaucoup rire le roi Marc (le vrai chasseur, et le vrai désirant du triangle, car il détient le pouvoir) :


« … De mes petiz faucons hautains
Prendrai les chèvres et les daims ;
D’espervier prendrai le goupil
Qu’est le vers la queue gentil ;
D’esmerillon prendrai le lièvre,
De hobel le chat et le bievre… »

Li roi s’en rit à chascun mot,
Que moult ot bon déduit del sot.


Tristan est là un « sadien raté ». Mais la morale sadienne à laquelle ce Tristanisme se réfère reste ainsi l’état optimal de la situation désirante : l’Indésirable la mime, et le désirable ou le puissant l’exploitent. On ne pourrait parler de liberté du désir qu’après la destruction de ce marché et des structures sociales qui le déterminent. Dans un système inchangé, au contraire, la « liberté sexuelle » ne fera qu’accroître encore la part des uns au détriment de celle des autres, multiplier les détournements de désir qui existent déjà, accélérer et affoler le rapport du faux maître au faux objet, substituer la propriété à la jouissance, pétrifier cette économie du manque qui fonde les individus que nous sommes. Nous ne savons vivre qu’un érotisme résiduel et particularisé ; nous avons besoin de discriminations, d’exclusives, de valeurs esthétiques, d’interdits, d’objets imaginaires. Pervers ou normaux, la libéralisation des mœurs nous permettra de vivre un peu mieux ces limites, et parfois de jouer avec elles ; mais on peut être certain qu’elle ne suffira pas à les abolir, et que le corps désirant y restera l’exploiteur, l’indésirable ou l’exploité.



  1. Édité par le groupe 5 du F.H.A.R.


  2. Histoire de la folie à l’âge classique


  3. Au milieu du XVIIIe siècle encore, on a condamné des blasphémateurs à être brûlés vifs. Voir Jean Imbert, Procès criminels des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1964.


  4. Il n’était d’ailleurs pas un « vrai » sauvage, mais un sauvable : un bon objet marchand au goût européen, loyal, sain, innocent et joli. Defoe a soin de le décrire désirable, et ce n’est pas naïveté de sa part, mais condition préalable de tout détournement :

    C’était un grand beau garçon, svelte et bien tourné et, à mon estime, d’environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l’aspect ni arrogant ni farouche et quelque chose de très mâle dans la face ; cependant il avait aussi toute l’expression douce et molle d’un Européen, surtout quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et pleins de feu. Son teint n’était pas noir, mais très basané, sans rien avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, des Virginiens et autres naturels de l’Amérique ; il approchait plutôt d’une légère couleur d’olive foncée, plus agréable en soi que facile à décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.


  5. Voir le Rapport contre la normalité, p. 104, ou le document « Arabes et pédés » du dernier numéro de Recherches.



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