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Courrier de Tony Duvert paru dans Gai Pied n° 56 (12/2/83).
L'écrivain Renaud Camus, visé par ce texte, avait pris la place, laissée vacante par Duvert, de chroniqueur à Gai Pïed. Sa réponse est parue dans le même numéro.


Chers tous,


Dans sa chronique du numéro 53, monsieur Camus a jugé bon de vous exposer un différend que nos éditeurs avaient réglé en 1982. Il a eu tort : car sa version des faits est si grotesque que je me dois de rétablir la vérité. Elle n’est pas à son honneur, vous allez le voir.

Depuis des années, un crétin littéraire m’importune de sa folie. Il me cite, m’imite, publie des sous-produits de mes livres, joue avec mon nom, se prend pour moi sans pouvoir l’être. Un fou, miteux, sournois, lèche-cul, risible, minuscule : mais un fou.

Certes, cela m’agaçait ; mais c’était trop dérisoire pour que j’y réagisse : on savait bien ce que valait le pauvre bougre, j’aurais perdu mon temps. Qu’une nullasse « bien parisienne » (ces auteurs-là sont parisiens comme les capotes sont anglaises), qu’un quelconque « Renaud Camus » me privilégie de ses collantes assiduités, c’est l’un des petits malheurs de toute vie, comme sont les mouches, les morpions, les moustiques, les furoncles, les puces, les punaises, les échardes du bois, les étrons du trottoir. Ça vous colle aux semelles, c’est mou, ça pue, on est triste. On oublie.

Mais, l’an dernier, la monomanie que me voue M. Camus a vraiment passé les bornes. Et d’une, il publie un essai (Notes achriennes) qui n’est qu’un digest de mon Enfant au masculin, noyé dans sa lavasse. Et de deux, il donne un Été indiciblement nul, qui est donc tout entier de sa main, mais qu’il fait cosigner par un imaginaire « Denis Duvert ». Le vol d’un texte s’appelle un plagiat ; le décalque d’un nom connu s’appelle contrefaçon.

Ces choses-là sont évidemment contraires aux usages et aux lois. Aussi l’éditeur de M. Camus, la maison Hachette, a immédiatement fait droit aux protestations de mon éditeur. La réparation du double délit s’est faite à l’amiable. M. Camus, qui risquait tout simplement la saisie de ses deux ouvrages, sans compter une bonne raclée, s’en est donc sorti tout à l’avantage de ses finances et de ses fesses. On ne l’a même pas menacé de l’asile. Il pourrait nous en savoir gré, il me semble.

Mais non : voici qu’à présent (sa chronique du 22 janvier) il joue les victimes ! Quel incroyable estomac ! Selon lui, les emprunts massifs qu’il m’a faits ne sont pas du pillage, mais un « hommage admiratif » : et il faut être, dit-il, un « critique imbécile » pour oser supposer que le nom « Denis Duvert » ressemble au mien. Et moi, je suis d’une cupidité inouïe, d’avoir exigé « une petite fortune » pour sanction d’un plagiat.

D’abord, si M. Camus trouve que ça lui coûte trop cher de faire ses livres avec les miens, qu’il en recopie d’autres ! Ce ne sont pas les auteurs bon marché qui manquent. Ensuite, je n’ai pas la chance d’être cet écrivain avide, férocement jaloux de sa propriété littéraire et de son nom, que M. Camus invente. Encore un faux « Duvert » (ou « Duparc » ?) que nous lui devrons, le pauvre pitre.

Car M. Camus, dans son désir de vous informer loyalement, n’oublie qu’un détail vulgaire et subalterne. Oui : figurez-vous qu’il a piqué mes textes et mon nom sans m’en demander la permission, sans m’en prévenir, sans même m’adresser les livres qu’il avait ainsi fabriqués. Espérait-il que je n’en saurais jamais rien ? Il a agi à mon insu, et, voyez comme ce petit-là est pudique, il a soigneusement évité que je découvre les fameux « hommages admiratifs » qu’il me rendait… Quel timide amoureux j’avais là !

Et un sans-gêne aussi énorme m’a révolté. Moi, je laisse très volontiers reproduire, adapter, utiliser ce que j’écris : et je ne demande pas un sou (de même, mes chroniques de Gai Pied étaient, bien sûr, bénévoles). Seulement voilà : c’est gratuit parce que c’est consenti à des hommes dont j’estime la personne et le talent. Et tous, bien entendu, me préviennent, et me communiquent le résultat de leur travail. C’est la plus simple des honnêtetés, des courtoisies.

M. Camus, lui, n’en a rien fait : et pour cause. Il devinait que je lui aurais refusé toute permission d’employer mes écrits et mon nom. Et il n’avait aucun usage honnête à en faire. Il a donc préféré agir sans me consulter jamais, et il nous a placés ensuite, mon éditeur et moi, devant le fait accompli. Volé dans mon œuvre, ridiculisé et humilié dans ma signature, aurais-je l’amour-propre trop chatouilleux ?

M. Camus a, de son côté, la vanité si aiguë que, dit-il, le tutoiement d’un lecteur le blesse comme une agression. Il est autrement moins délicat quand il prétend s’emparer de mes écrits et m’accoupler à ses gribouillages. Là, la pire violence ne l’embarrasse plus. Vous admirerez aussi avec quelle noble élégance notre auteur traite d’imbécile le seul critique (Gilles Pudlowsky) qui ait fait son éloge. Pudlowsky, certes, a été bien léger d’encenser un Camus à deux reprises (Nouvelles Littéraires, Paris-Match) : mais nul n’est infaillible, et je gage que c’est là une erreur qu’il ne commettra plus jamais…

Et, si G. Pudlowsky a cru que « Denis Duvert » c’était moi, il ne faisait qu’enfoncer une porte que M. Camus avait largement ouverte. Lui qui a construit ce malentendu, cette imposture ; lui qui a tout mis en œuvre pour qu’on suppose que j’avais pu tremper dans ses misérables coliques. Si, demain, un fabricant de nouilles les vend dans un paquet jaune à damier bleu qui portera, en lettres rouges, la marque Lustuglu, on confondra avec les Lustucru, les vraies. Et monsieur Lustucru traînera Lustuglu en justice. Et si les pâtes Lustuglu sont mauvaises, le préjudice n’en sera que plus grave : monsieur Lustucru sera jugé très durement atteint dans l’excellente réputation que lui font les familles. M. Camus, qui m’« admire » tant qu’il me fait signer son immangeable tas de pâte à papier, m’a infligé un préjudice tout semblable.

Et ce préjudice moral est surtout insupportable en ceci : on a pu croire que j’étais le complice, le collaborateur, l’ami, le coquin, de l’un des plus plats d’entre les crapauds gribouilleurs qui croupissent dans nos mares littéraires. On l’a cru, oui : et j’en ai eu une terrible honte auprès de mes amis : comment pouvais-je à la fois les aimer et connaître un Camus ? Quelle insulte pour eux, quelle salissure. Il devenait alors essentiel qu’un démenti énergique vienne manifester que je n’avais rien de commun avec M. Camus. Lequel — dois-je le redire ? — n’a échappé que de très peu à des représailles beaucoup plus musclées, et pas du tout légales. Je lui laisse à deviner lesquelles ; je le préviens qu’elles tomberont s’il récidive.

Je continue de ressentir ses tripotages comme on ressent l’humiliation et la blessure d’un viol. Les procès le montrent : les violeurs, eux qui laissent dans leur victime une trace d’une profondeur immonde, ne sont pas des surmâles, des forts : ce sont des flasques, des paumés, des abrutis, fades, stupides, moches et mornes, des paillassons, des pauvres types. Extraordinairement inférieurs à ce qu’ils ont commis. J’ai eu à subir, dans les malpropretés de M. Camus, la même sorte d’ignoble et d’infime goujat.

En conclusion, je noterai qu’avec cette affaire, M. Camus s’est irrémédiablement discrédité auprès de quiconque sait lire, sait juger, sait penser. Cette faute-là vaut un suicide. Toutes mes condoléances à ses amis, s’il en a eu.



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Voir aussi

L’enfant au masculin