L’inceste ou la prison

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Chronique de Tony Duvert parue dans Gai Pied n° 39 (juin 1982)


Donc les familles, la police, les juges, les toubibs, les journalistes, les éducastreurs, les politicons et les psyconnasses ont engagé une lutte sans précédent contre la ci-devant « pédophilie ». (Foutre, dans quels beaux draps on nous roule)

Les relations amoureuses entre adultes et enfants seraient désormais, et pour la première fois depuis que le monde est monde, le Crime par excellence ? Toutes les transgressions seront permises et pardonnées, sauf la seule qui soit innocente ?…

Mais non, vous n’avez rien compris, pédos.

Ce qu’on vous demande, en réalité, c’est simplement de faire l’amour avec vos propres enfants, et non avec ceux d’autrui.

Oh, bien sûr, ce n’est pas encore aussi clair que je viens de le dire. Mais si l’on est attentif non seulement aux coups que nous recevons mais aussi aux caresses qu’ils se donnent dans leur presse et leurs livres, à ces gens-là, on découvre l’évidence. Tout le discours actuel sur la famille, l’éducation, les relations parents-enfants, est une incitation à l’inceste.

Je ne vais pas m’amuser à recopier ici des documents. Achetez n’importe quel numéro, n’importe quand, de n’importe quel magazine destiné aux papas, aux mamans — qu’il s’agisse de Elle ou du Monde de l’Éducation, de Parents ou de Marie-Claire, de Télérama ou d’Enfants, vous lirez la même chose. Pour qu’une relation entre des gosses et les adultes qui les ont commis soit réussie, il faut et il suffit que cette relation atteigne le degré d’intimité qui est celui même de l’amour. Ce que nous appelons l’amour — et qui nous vaut, à nous, le tribunal et la prison.

Vous avez un problème, madame Maman, monsieur Papa, avec votre bambin ? C’est que vous ne l’avez pas approché d’assez près. Vous ne l’embrassez pas assez, n’êtes pas assez complaisant, ne le tripotez pas assez audacieusement, n’entrez pas assez profond dans son âme esseulée, ne glissez pas la main assez loin sous les jolies culottes que vous lui avez payées et où un sexe en détresse attend qu’un Papa, une Maman, le cherche, le révèle et l’enfante sans péché.

Faute de cette pédagogie parentale d’un nouveau genre, votre fils ira quémander ailleurs ce qu’il n’a pas chez lui. Il lui faudra bien un amant quelque part, si son père ou sa mère se refuse bêtement à lui rendre un service aussi tendre.

Ce raisonnement du discours néo-familial est adorable. On pourrait le traduire ainsi : les sales pédophiles séduisent nos gosses en leur offrant des bonbons (car les pédos, célibataires, ont plein de fric à gaspiller en confiseries : on voit qu’ils ne sont pas, eux, obligés d’assumer un énorme budget de yaourts, de martinets et de cartables !). Mais aucun enfant ne suivrait un monsieur s’il avait, cet enfant, un tas de bonbons à la maison.

— Quoi, tu m’donnes une pastille Vichy si tu m’tâtes ma zigoupissouquicoubitouzziquiquenillette ? Ça va pas la tête mec ? Ma mémé, elle en a, des pastilles Vichy. Et elle pique pas plus que toi, eh pas beau. T’as qu’à m’acheter un 22 LR, on causera après.

Oui, selon ce principe (et en laissant de côté les cadeaux d’armes à feu), pour qu’un enfant reste chez vous, parents, il suffit qu’il y trouve tout ce qu’il pourrait avoir l’idée de chercher autre part. Et, puisque les goûters du mercredi entre petits camarades de sexes soigneusement complémentaires ne semblent pas lui suffire, la Famille, ses prêtres, ses prêtresses et son pape vous ordonnent un sacrifice ultime : pour le garder chez vous, couchez avec lui.

Ce n’est certes pas encore aussi explicite, je le répète : mais aucun lecteur ne peut s’y tromper. Quand je lis ces magazines, je m’amuse à transposer leurs jolis bons conseils, je les imagine recopiés tels quels dans une revue qui serait consacrée à la pédophilie, et où quelque Ménie Grégoire de nos amours spéciales nous expliquerait ce qu’il faut faire si nous voulons nous attacher le petit écolier que nous avons dragué dans la rue. Ah vraiment, c’est les mêmes recettes.

Et pas très propres, franchement. À la rigueur, un pédo qui aurait recours à ces méthodes d’engluement, de viol visqueux, de « compréhension-de-l’enfant » avec un livre de Dolto dans une main, une trique dans l’autre main et une cramouille en folie qui attend son heure, ce pédo aurait au moins l’excuse d’avoir été choisi par sa victime. Qu’un amant fasse tout ce qu’il peut pour plaire à celui qu’il aime, voilà une pratique universelle que les « aimés » ne désapprouvent jamais. Les inconscients !

L’ennui, hélas, dans l’amour incestueux, c’est que les gosses et les parents qui sont censés cimenter de foutre la fameuse « cellule », base de la société, dont ils sont les membres et les murs, ces adultes et ces enfants ne se sont pas choisis et d’ailleurs ne sauraient, en aucune situation au monde, se suffire les uns aux autres.

L’idée d’ajouter l’inceste à la famille pour consolider ce blockhaus en péril n’est pas neuve. Je me rappelle avoir lu une coupure du Quotidien du médecin, en 1976, qui signalait que le Parti communiste suédois avait présenté, au parlement de son pays, un projet de loi selon quoi l’inceste (entre autres amusements) devait être autorisé. Motif : les travaux scientifiques prouvaient que, à l’inverse de certaines idées reçues, l’accouplement entre partenaires consanguins ne produisait pas d’individus dégénérés. Les enfants de l’inceste étaient aussi bons que les autres ! (J’ignore sur quelles recherches le PC suédois appuyait ses affirmations. Néanmoins, en écolo-anarchiste amoureux de notre mère Nature, je sais que dans les nids de souris, de rats, les femelles qu’un premier couple a procréées sont souvent fécondées par leur propre papa, et avant même leur puberté (car le foutre ratier reste, paraît-il, au chaud jusqu’au moment où la petite rate devient apte à pondre les ovules adéquats : et cet inceste du père est d’autant plus affreux que, s’il peut féconder avec succès ses filles immatures, ça coupe l’herbe sous les pieds de ses fils, lesquels, immatures aussi, ne peuvent pas, eux, engrosser leurs petites sœurs. Le temps qu’ils commencent à juter, les ratons, leurs frangines auront déjà été foutues en cloque par papa. Que fait Gaston Deferre ? Il serait temps que l’ordre règne dans les souricières et dans les ratonnades, non ?). Et donc, en dépit de ces incestes répétés, la gent rate et sourise est la plus prospère et la plus saine de notre planète menacée. Marx avait donc raison !)

En tout cas, vous voyez que le PC suédois envisageait l’inceste sans contraceptif (quand ça a lieu au-delà de la puberté, évidemment). On savait que les communistes vénèrent la famille, mais à ce point là…

La proposition du PC suédois ne fut pas débattue au Parlement : il y eut des élections législatives entre-temps, la droite gagna et la famille tuyau de poêle ne fut donc pas nécessaire au maintien de l’ordre moral.

Il n’en va pas de même chez nous, vous l’avez compris. Notre PC ne réclame certes pas qu’enfants et parents s’accouplent et que demain les mioches soient le petit-fils de leur papa et le frangin de leur maman : néanmoins, la morale actuelle de la protection — indispensable — du doux foyer passe par une intimité vraiment très poussée entre les pauvres gosses et leurs sinistres fabricants.

Bien sûr, il est impossible de trouver quelque chose d’immoral dans l’inceste. Du moment que le petit et le grand (mettez à ces deux-là les sexes que vous voulez, peu importe) se plaisent, s’excitent, ont envie de se fricoter, ben quoi. Ça coûte moins cher que les petites annonces de Libé (moi, à 70 F les Chéri(e)s, j’aime mieux faire les sorties d’école !). (Une pièce de 10 F suffit largement à un écolier de format courant : les malheureux, je me demande ce que les institesses leur apprennent !) (Mais je me dépêche d’en profiter : quand ils sauront vraiment ce qu’ils valent, faudra que j’écrive des best-sellers) (Fin des parenthèses)

L’inceste n’est pas immoral, disais-je. Oui, mais aucune condition n’est remplie pour que l’inceste soit choisi librement par l’enfant. Par exemple (restons homos) il n’a pas le choix entre papa et un autre monsieur, non : c’est papa ou rien. En outre, les parents ont mille moyens de pressions matériels et psychologiques pour inciter leurs enfants à les « aimer », de gré ou de force. Que ce soit par l’âme ou par le cul.

Dans le contexte actuel — la famille ou la mort — ces jolies tendresses sont donc ignobles. Même platoniques.

Ce qui éclaire du plus beau jour le nouveau jeu familial. L’incitation à l’inceste (qu’il soit frôlé ou accompli : toute la presse que j’ai citée patauge dedans) équivaut à une extension invraisemblable du droit des parents sur les mineurs. Après le père fouettard, voici le père queutard ; après la mère à gifles, voici la mère à cuisses. Les enfants vont adorer ça.

En dépit des apparences, il y a donc aujourd’hui une énorme propagande en faveur de la pédophilie. Mais seulement si elle s’exerce en famille. Les « autres » pédophiles seront donc d’autant plus pourchassés et punis qu’ils deviennent ainsi les rivaux amoureux des parents. L’enfant qui « va » avec un pédo commet un véritable adultère : il a « trompé » son mari, son épouse (traduisez : son papa, sa maman) avec une tierce personne.

J’exagère un rien, puisqu’on n’en est pas tout à fait là au niveau des trous et autres organes spécialisés : mais pour le reste, c’est fait. Le « cœur » est déjà incestueux. Les mains sont baladeuses. Le cul suivra.

Et on comprendra mieux que jamais pourquoi les pédophiles sont haïssables. Car leur amour pour les gosses implique et exige la liberté, l’autonomie, le droit de jugement et de refus, l’information, la dignité des enfants eux-mêmes. Au contraire, l’amour parental incestueux que la presse familiale et pédagogique prône de plus en plus crûment, cet amour — ultime et sale moyen de maintenir fermée une famille invivable — inflige simplement aux enfants une contrainte, un devoir, une soumission et une humiliation de plus.

Jadis, pour avoir la paix, il suffisait d’obéir à nos merdeux de parents. Désormais, il faudra en tomber amoureux. Sinon, gare au psychologue !

Au fait, chère néo-maman qui suce ton bambin chaque soir avant de lui enfiler son pyjama Prénatal, dis-moi un peu : s’il veut que je le suce ou que je lui baise le cul, t’appelles les flics ?…


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