Les voleurs de vent

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Chronique de Tony Duvert parue dans Gai Pied n° 38 (mai 1982)


Depuis mai 1981, il y a eu beaucoup de procès d’homosexuels en France. D’homosexuels qui s’en étaient pris à des « mineurs ». Et jamais la presse, nationale ou régionale, n’a tant consacré de prose à des procès de ce genre-là.

Sûrement que la victoire électorale d’une gauche pro-pédé a terriblement embarrassé une quantité d’électeurs de gauche qui ne souhaitaient pas du tout que le « progrès » aille jusque vers nous. (Souvenez-vous de ces magnifiques mégères anti-nucléaires de Plogoff qui expliquaient naïvement (à Libé) que, si elles ne voulaient pas de la fameuse usine, c’est parce que ça ferait venir, à deux pas de leur home sweet home, des milliers de ces gens qui font du terrassement, du béton : des ratons, des melons, des bougnoules. Usine atomique égale : des Arabes. Les risques d’irradiation, à la rigueur, d’accord. Mais des « immigrés », là non, vraiment non : c’est trop polluant.) (On avait dit aux mémères que la construction de l’usine atomique implanterait 3 ou 4000 Algériens pour plusieurs années.)

Oui, pareil. La « gauche » qui a voté pour la gauche veut bien s’enrichir, devenons tous des bourgeois, mais elle renâcle si, dans ses extases de progrès, elle est obligée d’inclure les homos.

Aucun rapport ! On a voté pour que les riches soient moins riches, et que les braves gens, les braves gens, soient moins pauvres. C’est des braves gens, les pédés, madame ?… Non, madame, non. Ah non. Parce que ce qu’ils demandent, c’est même pas de l’argent (ça, au moins, c’est propre) : non, ils veulent NOS ENFANTS.

Et moi, madame, voilà trente-cinq ans que j’emboîte des sardines pour l’usine de Saint-Ducon-Dulong, Finistère. Les patrons m’ont pris toutes mes sardines, toute ma vie ! Je vous jure qu’on ne me prendra pas aussi mes enfants, avec leurs histoires d’homos à tous ces gens ! Madame, mes gosses je les ai faits en dehors des heures de travail, alors j’espère qu’ils sont à moi, à moi, à moi, à moi, eux au moins, si l’état nous enlève même ça.

Non madame, l’État ne vous enlèvera pas vos enfants, et surtout pas au profit des pédés. On détruira vos gosses seulement pour le bon motif. On les laminera à l’école (et vous les talochez s’ils osent résister à l’instit) ; on vous les écrabouillera au CET[1] (et vous appelez les flics s’ils en ont marre et qu’ils fuguent) ; on vous les virilisera à la caserne (il faut que les mères aient écrabouillé un garçon presque vingt ans pour qu’il soit, ensuite, virilisable) ; et alors vos superbes fils seront devenus des ordures, des sous-hommes crétins et despotiques juste semblables au mari que vous avez et de qui vous vous plaignez chaque jour.

Faudrait que les féministes vous expliquent certaines petites choses, je crois : mais elles n’ont pas le temps de s’occuper de ça. Elles aussi, elles préfèrent cogner sur les pédés. C’est si confortable, les pédés ! Les seuls mecs sur qui on peut taper. Hein, les filles ?…

Parce que, justement, certains d’entre eux s’en prennent aux enfants. À ce qu’on appelle des enfants. À ce que les parents appellent des enfants. À ce que l’Éducation Nationale appelle des enfants.

Avez-vous jamais parlé avec un gosse ? Si vous en avez jamais vu un qui ait envie de rester un enfant, dites-le-moi. Ils ne se plaignent pas souvent de leur état, surtout quand des enquêtes d’opinion les interrogent. Ils adorent TOUJOURS (d’après les instituts d’opinion) leur famille, leur papa, et leur école, et surtout leur maman. Mais parlez-leur, demandez-leur s’ils ne préféreraient pas être, plutôt qu’enfants, des adultes, et vous comprendrez. Ils n’ont aucune idée réaliste de ce que c’est d’être adulte : mais tous veulent grandir, et le plus vite possible. Vite, vite, vite échapper au malheur d’être mineur. Hélas, on ne commence à aimer son enfance que lorsqu’on l’a perdue. Par vos bons soins, familles, l’Enfance n’est que ce purgatoire qui élèvera vos gosses vers l’Enfer d’être majeurs. C’est-à-dire rien.

Tout cela pour rappeler, une fois de plus (mais je le rappellerai un million de fois, je suis obstiné), que les protecteurs de l’enfant ne protègent que le malheur institutionnel que parents et enseignants ont le droit d’infliger aux plus jeunes des êtres humains.

Et les procès absurdes que notre société, socialiste ou non, fait aux pédérastes me paraîtraient plus crédibles si les familles, les instits et la DASS n’étaient pas, face aux gosses, d’authentiques criminels qu’on ne punit jamais — tandis que les malheureux pédophiles qu’on traîne en justice et qu’on liquide en prison ne sont pas du tout, eux, DES ASSASSINS.

Je reconnais qu’en revanche ce sont des chapardeurs. Dans chacun des procès qui ont fait du bruit, l’inculpé avait commis, à peu de choses près, les mêmes actes : il avait profité du laxisme sexuel de certains mineurs pour faire l’amour avec eux. Il avait profité aussi de son métier ou de sa fonction : enseignant, encadreur, animateur, etc.

Et il y a là une bizarrerie statistique qui mérite un effort d’explication.

Prenons l’état nul. Vous êtes célibataire, vous ne connaissez pas de famille, ou bien celle(s) que vous connaissez n’ont que des gamins affreux ou très réfractaires à votre présence, et vous n’êtes même pas enseignant. Donc, si vous voulez rencontrer des moins-de-quinze-ans, ça sera au hasard de la rue. Un hasard pas évident, un risque effrayant, une angoisse qui étrangle. Vous n’oserez pas.

En revanche, si vous enseignez le latin, les maths, la gym, ou si vous « animez » les mercredis après-midi, les dimanches, ou si vous faites le catéchisme (réservé aux curés pour l’instant, ou aux femmes barrées), ou si vous cheftainez des scouts, etc., etc., là vous avez un tas de marmaille sous la main. Les colonies de vacances ça sert aussi, et puis tous les étés qu’on a vécus quand on était hauts comme ça et où y avait un type bizarre qu’on se rappelle drôlement bien.

Les nouvelles lois sont très sensibles à ce problème. Puisqu’elle aggravent, en effet, la punition des pédérastes s’ils ont pédérastisé tout en étant enseignants — et que ce soit pendant leurs heures de travail ou en dehors d’elles. Ces lois sont magnifiques. Elles signifient clairement que l’Éducation Nationale accepte parfaitement bien qu’un instit, ou un prof, soit pédé, à condition qu’il soit rigoureusement platonique, y compris dans sa vie privée. On l’a déjà écrit cent fois : les pédophiles ont un « contact » formidable avec les gosses, ils ne vivent que pour les gosses, c’est des gens pas comme les familles, y a pas de plus meilleurs pédagogues que dont auxquels à la chose dont quoi que qu’il s’agit.

Des dresseurs d’enfants qui seraient formidables, formidables. Hélas, ils ont la main baladeuse, et ça gâche tout. Ça pourrit le dressage. À la limite, les profs de latin, les profs de maths, se servent du prestige universel du latin et des maths pour flanquer leurs vilains doigts noueux dans les jolies braguettes élastiques des bambins qu’éblouissent Cicéron ou Euclide et qui ont une quéquette quand même.

Pouacre. Kochons-zranzai-douchourlamour (comme on dit dans les BD). N’empêche que le problème est clair : ou bien on fait de l’enseignement avec des adultes aseptisés qui, par pudeur, décence, doltoïsme, « respect de l’Hanphan », se refusent à toute relation avec leurs élèves, ou bien on aura des mecs et des filles qui ne vivent que pour les gosses (les gosses qu’il y a, vous comprenez : pas ceux qu’on se fabrique à la maison dans son lave-vaisselle) : et ces mecs et ces filles-là ne sauront pas mesurer leurs relations avec les « mineurs » à l’étage pédagogique-castré que l’État et les Parents d’Élèves exigent. Les enseignants « normaux » n’en font pas assez ; les enseignants « anormaux » en font « trop », et finissent en taule.

Quel malheur ! Quel malheur, mais pour qui ? Bien entendu, les pédos ne peuvent, ne pourront jamais servir d’attrape-con pour dresser idéalement les gosses ; quand aux hétéros, leur aptitude à avoir de bonnes relations avec les (beaucoup) plus jeunes qu’eux n’est vraiment pas évidente. En dépit des efforts du magazine Parents pour leur enseigner à être aimés-adulés par leurs petits prisonniers.

À la lumière des remarques, aussi brèves qu’équivoques, que je viens de noter, la solution est sévère.

Dans la France de bientôt, et donc de toujours, les seuls être humains qui auront le droit de travailler « sur les enfants » seront des vertueux qui n’y toucheront pas, ce qu’on vérifiera, exactement comme, dans les mines de diamant, on brosse la plante des pieds des ouvriers pour qu’ils n’emportent pas un milligramme du précieux minerai qu’ils ont extrait. Par contre, ceux qui aiment les enfants, et qui rêvent bêtement d’une société où les pouvoirs d’amour, de caprice, d’invention, de liberté, de générosité, que nous avons tous eus pendant six ou douze ans de notre vie, ne seraient pas écrasés, ces pédagogues-là, qui auront forcément des relations plus ou moins « sexuelles » avec les amants infinis qu’ils voient dans l’enfance, ceux-là seront mis en prison.

Ou, à tout le moins, éjectés de l’ÉducNat.

Les enseignants, animateurs, moniteurs, etc., que nos tribunaux, depuis un an que le Socialisme doit prouver qu’il est « normal » et qu’il respecte les valeurs poujadistes-droite-famille de son propre électorat, flanquent en prison, oui, ces enseignants que la Justice a punis nous donnent une admirable leçon, comme les chrétiens martyrs d’avant Constantin.

Et cette leçon est la suivante. J’ai fait l’amour avec des gamins parce qu’ils voulaient bien ; ça ne les embêtait pas ; je n’ai pas d’illusions ; ils m’aimaient bien, parce que je ne suis pas méchant ; je les ai beaucoup moins emmerdés que si j’avais été leur papa ou leur maman ; on a joué à ça ; c’était pas grand-chose pour eux, c’était immense pour moi ; je leur ai chipé, chapardé, un rien du tout, comme si j’avais respiré le vent qui passe ; oui, j’ai volé, mais je n’ai pas nui. On me punit comme un criminel. D’accord. Mais je dis qu’à cette même mesure, et pour des abus aussi humbles, cinquante millions de Français devraient être en prison. Bébés y compris.

Tuez les bébés, monsieur Badinter anti-peine-de-mort, et tuez les autres enfants, mesdames les dames-de-gauche : y aura plus aucun être humain pour déranger votre idée du monde tel-qu’il-doit-être-beau. Sinon, ne vous contentez pas de vos bons sentiments : nos « crimes » inoffensifs et nos « délits » imaginaires, à nous pédophiles, sont là pour vous montrer que cette fameuse espèce humaine sur quoi on vous a donné droit de cuissage est moins simple, et moins sale, et moins criminelle, que vos médiocrités, et que vos rêves.


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Notes et références

  1. Collège d’enseignement technique