L’amour en visite (4)

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Chronique de Tony Duvert parue dans Gai Pied n° 34 (janvier 1982)


Un ami qui me veut du bien, et à qui je ne souhaite aucun mal, m’a traité de Ménie Grégoire, de Françoise Dolto, de Foyer, de Elle, de Minute, de Canard Enchaîné, et même d’association de parents d’élèves, parce que, selon lui, mon feuilleton de « l’amour en visite » est anti-pédophile.

Est-ce judicieux, honnête, opportun, au moment où la justice des familles va assassiner Dugué et s’est payé la rafle, style Nuit et brouillard, de l’affaire Amaniera, et tandis que cette France soi-disant socialiste est plus poujadiste que jamais, est-ce opportun d’écrire, dans un journal homo, une critique du comportement des pédérastes ?

Non. Mon ami a raison. Mais :

1. J’écris mes chroniques un mois et demi avant qu’elles paraissent. En plus (quelle horreur !) j’y pense très longtemps avant de les écrire, et j’ai une peine inexplicable à les composer. Ce qui les rend inactuelles, dans tous les cas. En somme, je ne suis pas journaliste, et je n’ai aucune envie de le devenir.

2. Les pédophiles que la justice des familles et ses petites Ménie Grégoire, Himmler et Goebbels du temps de paix, sont, à l’heure où j’écris, résolus à brûler vifs au nom de l’Enfant-de-parents, ces pédophiles ont vécu la vie même que j’aime vivre et leur « cynisme » est dans la droite ligne d’un comportement sexuel qui est, presque unanime, celui même des jeunes garçons (je dis bien : les garçons, ne mélangeons pas les garçons et les enfants, les enfants c’est une invention de mères frigides).

Oui, les gamins aiment faire l’amour comme on se mouche, et leur désinvolture sexuelle choque à la fois les psychiatres-experts qui voudraient dénicher des « traumatismes », et les pédophiles qui voudraient être aimés, aimés d’amour. Dugué, Amaniera, ne sont ni dès psychiatres, ni des pédophiles sentimentaux : en cela, ils ressemblent absolument aux gosses qui leur ont dit oui. Des gamins de France qui, eux, ressemblaient à ce que sont l’immense majorité des gamins de la planète entière. Une exception chez nous, une règle partout ailleurs. Les procès de pédophiles se dressent encore davantage pour condamner — par principe — les enfants qui ressemblent à des non-Français, que les adultes qui ont eu le bonheur de les connaître et qu’ils jouissent ensemble de s’être accordés. Identifiés ?

3. Les pédophiles que la police attrape et que nos lois coincent ne sont pratiquement jamais ceux qui, très prudents en France, attendent leurs vacances pour se déchaîner à l’étranger.

Simple question d’argent, peut-être. Ici, on pourrait déplorer que les pédophiles importants — financièrement, politiquement, socialement, culturellement, etc. — ne se mouillent jamais. La liste de leurs noms est un secret de polichinelle : doivent-ils, eux, leur impunité à ce silence qu’ils gardent sur eux-mêmes, et qu’on garde sur eux ? Comparée à toutes les autres causes qui soient, la pédophilie souffre essentiellement — comme la bonne vieille homosexualité jadis — que ceux qui la vivent et qui sont importants se taisent. À l’avant-procès de Dugué, Matzneff et Schérer sont venus témoigner ; je les en admire ; de plus célèbres qu’eux ont fermé leur gueule et leur stylo  ; je n’ai pas fini de les en mépriser. N’est-ce pas, M.F. ?

Oui, c’est le problème fondamental que rencontre, en France, la cause de nos amours : les pédés/pédos influents et importants ne se mouillent jamais. Quant au jour où un champion français, sa médaille olympique au cou, dira à TF1 qu’il se fait enculer délicieusement depuis l’âge de huit ans, ou même le jour où un spécialiste en économie de RTL avouera que la bourse l’intéresse moins que les bourses, il y aura beaucoup de choses changées dans le royaume de Ménie Grégoire et de Robert Chapatte, qui seraient sûrement à la retraite d’ici que nos vedettes lâchent le morceau.

Je reviendrai — (du)vertement, pardon — sur ce sujet dans une chronique ultérieure. Je souhaitais simplement indiquer, aujourd’hui, que je parle, moi, de la pédérastie, comme si elle était légale. Je ne m’occupe pas qu’on l’approuve, qu’on la taise ou qu’on la condamne  : je pense à ses vécus, à ce que j’en vois, à ce que j’en sais.

Et si, d’aventure, une quantité regrettable de pédos plutôt bien en cour et assez argentés se comportent, en vacances, comme des salauds, et que moi, pédo fauché, j’ai connu, fréquenté, aimé leurs victimes, tans pis. La pédophilie n’est pas plus un brevet de sainteté qu’une preuve de malfaisance. Comme toute forme de sexualité, elle vaut ce que valent ceux qui la pratiquent. Ici, la proportion de salauds est exactement la même qu’ailleurs. Tant pis si on me reproche d’en être conscient. Moi, ce que j’aime, c’est les gamins. Les pédophiles, je m’en fous (enfin, presque…).

Avez-vous déjà vu un enfant, un petit garçon ? N’importe lequel. Ah, non. Vous n’avez jamais regardé n’importe lequel. Parlons d’autre chose, alors. Qui n’aime pas les chiens n’aime pas les gens, c’est le cas de le dire.

Pauvres chiens à leurs mémères, on n’a pas fini, queue en l’air ou seins en bas, de les regarder de travers.

De tous les êtres humains, l’enfant est le plus inquiétant. L’hérédité est malicieuse : elle communique aux gosses certains airs de famille dont les familles jubilent et se réclament  : mais ça en reste là. Chaque gamin ne ressemble qu’à lui, et c’est ce qui enrage ses parents.

À plus forte raison, vous connaissez un gosse d’un pays que vous ne connaissez pas  ; vous vous découvrez des atomes crochus ; vous vous aimez ; vous vous apercevez bientôt qu’il n’est pas plus de son pays que vous ne l’êtes du vôtre. Votre seul pays à tous deux, c’est cet amour. Les familles-patries ne sont pas près de vous le pardonner.

Le mois dernier, j’ironisais sur le cynisme des michetons idéalistes et dédaigneux qui est, si fréquemment, celui des pédérastes français en vacances à l’étranger. Maintenant, renversons la proposition.

J’ai été à Baghdâd. J’y ai, par-dessus tout, aimé les gosses qui font profession de mendier. L’un d’eux m’a rendu, rieur, cette tendresse coquine et queutarde, qui est la douceur même. Il préférerait vivre avec moi et n’importe où, plutôt qu’à Baghdâd et sans moi. Bizarre, bizarre, mais on s’est reconnus, on est le même genre de chiens. Ceux qui se lèchent entre eux, mais qui mordent au sang les maîtres et les maîtresses. Deux sauvages. Deux bons enfants un peu idiots. Des pédés ? On ne se demande jamais, l’un à l’autre, si on « est pédé », quand on a des raisons si urgentes et si parfaites d’être ensemble. On s’encule ! Ben oui, puisqu’on se parle. L’amour c’est fait pour ça. Le sexe c’est bien pour l’amitié, c’est affreux partout ailleurs, voyez les familles… les « couples »…

Bon. Comment emmener ce gamin chez moi, ici, en France, là où il veut être ? Impossible. Comment faire mieux que de lui dire au revoir, et envoyer chez lui, quand je peux, des mandats internationaux que sa très honnête famille hétéro détournera et qui se changeront en moto pour le père et robes neuves pour la mère, plutôt qu’en bien-être et en études confortables (on a ses livres, ses cahiers, ses stylos, un dictionnaire !) pour le petit ? Une culotte propre à la place de celle, ruinée, qu’il porte ? Moi, je connais des gosses qui fouillent jusqu’au dernier coin de leur maison pour trouver un endroit où cacher la paire de chaussettes sans trous, le maillot de bain rouge qui a un élastique qui tient, le drôle de journal en français (Paris-Match, photos couleur et grosses lignes lisibles) qu’ils ont eus par un pédé, leur copain, leur seul frère, parce que s’ils n’arrivent pas à cacher tout ça, ce sera saisi par les plus vieux (parents, grands frères, grandes sœurs), et revendu ou foutu à la poubelle. Ces humbles trésors-là ne parlent pas de bite-et-cul. Ils disent seulement : j’ai une autre vie que celle que mes parents m’ont donnée. Mes parents ne m’ont donné que le malheur de vivre. Tandis que cet homme-là, mon frère, putain quel sale pédé ! il m’a donné l’autre vie, la vraie. Mais elle est encore plus malheureuse. Parce que personne ne veut nous la laisser vivre.

Entre le garçon de là-bas et le pédé d’ici, qui se sont révélés l’un à l’autre comme habitants d’un monde qui n’est pas inscrit au répertoire intangible des nations, aucun amour durable, aucune amitié n’est possible : les frontières — une invention d’hétéros, de mamans, de parents — empêchent tout.

Mon frère, je te quitte. La douane nous sépare. Nous sommes illégaux. Nous nous aimerons loin l’un de l’autre. Après tout, ça ne compte pas. Tout le monde crève, hein, et il faut crever seul.


(À suivre)


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