La civilisation arabe et l’amour masculin (Marc Daniel) – V

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LA CIVILISATION ARABE

ET L’AMOUR MASCULIN  (suite)




par Marc DANIEL.




Nous ne devons certes pas attendre de la poésie arabe classique un tableau fidèle des mœurs de Bagdad ou de Cordoue ; mais il n’en est pas moins intéressant de chercher à reconnaître les différents thèmes sur lesquels les poètes ont écrit leurs vers d’inspiration pédérastique et leurs variations.

La description de l’aimé.

L’aimé que chantent les poètes arabes est toujours un jeune garçon, un adolescent tout au plus, comme dans la poésie hellénistique et pour les mêmes raisons. Mais, à l’inverse de cette dernière, la description physique du garçon aimé tient une grande place dans la lyrique arabe.

Description, bien entendu, des plus stéréotypées, et calquée sur celle de la femme, dont les modèles étaient donnés par la poésie anté-islamique.

Le garçon est toujours brun et svelte ; sa taille est souple et fine comme une branche de saule ou comme une lance ; ses cheveux, noirs comme des scorpions, dessinent sur son front les lettres de l’alphabet arabe ; ses yeux sont des arcs qui lancent des flèches, ses joues sont des roses, sa salive a la douceur du miel, ses fesses ressemblent à une dune de sable mouvant. Quand il marche, on dirait un jeune faon ; immobile, il éclipse l’éclat de la lune. On remarque que ce sont là presque tous des traits physiques qui pourraient aussi bien s’appliquer à des femmes ; et il est certain que le type de garçon « idéal » qui est ainsi évoqué apparaît à nos yeux comme extrêmement efféminé.

Il serait vain de citer de nombreux poèmes de ce genre : ils se valent tous, en traduction du moins. En voici deux, particulièrement fleuris :

Je suis l’élève de l’amour,
il m’a enseigné l’élégance ;
il a mis en moi des trésors
que je réserve au jeune faon
dont les cheveux sont des scorpions
perçant mon cœur de leur morsure…
Tant que j’aurai souffle de vie
je l’aimerai, j’en fais serment :
lorsque l’on aime, il faut toujours
rester fidèle à son ami.
Oui, je l’aime, ce faon gracile
qui m’a blessé comme une épée.
Son regard est un arc tendu
qui lance des flèches mortelles,
son front est un livre d’amour
où ses cheveux tracent les lettres !
Ô, viens avec moi au hammâm !
on brûlera nard et encens,
et moi, incliné sur ton cœur,
j’improviserai des poèmes
 (71).


et celui-ci :

Garçon charmant à la voix douce,
ta dureté me désespère,
ta fragilité m’encourage.
Depuis que j’ai osé cueillir
la rose de ton églantier,
la honte a inondé tes joues.
En écartant ta chevelure,
au milieu de la nuit profonde
j’ai fait naître une aube nouvelle.
Tes hanches et ta taille souple
crient : halte ! n’approchez pas !
nul ne peut fouler cette dune.
Ta joue est une poésie
dont tes sombres cheveux dessinent
la parfaite calligraphie
 (72).


Partant de tels modèles, il était inévitable que la description du garçon aimé devînt, chez les poètes précieux, prétexte à d’infinies variations atteignant jusqu’à la poésie abstraite. Tous les raffinements de la rhétorique la plus échevelée y passent, métaphores, antithèses, hyperboles, concetti plus « euphuesques » que les sonnets de John Lyly : n’en donnons comme exemple que cette série de « portraits de métiers » recueillis par Shihâb al-Abchîhî dans Al-Mostratraf (73) :

Le jeune mendiant


Je me suis épris d’un mendiant,
mais d’un jeune mendiant si beau
que son visage est un trésor.
Je me déshonore, dit-on :
mais non, car c’est moi qui suis pauvre
et qui mendie son amour.


Le jeune chasseur


Pour un jeune chasseur je brûle de désir,
       il me fait fondre les membres.
Je ne m’étonne pas que les bêtes sauvages
       poursuivent ce jeune faon !


Le jeune écrivain public


Qu’il est charmant ! que je voudrais
poser un baiser sur ses lèvres !
Au milieu de tous ses papiers,
c’est une rose dans les feuilles.


Le jeune tondeur de moutons


Je crie à Dieu merci d’un tondeur de moutons
       qui m’accable de ses dédains.
Certes, sa main excelle à tondre les toisons,
       mais il tond encor mieux les cœurs.


Le jeune imam


Pour présider à la prière,
il arrive d’un pas pressé ;
la pleine lune, en le voyant,
se cache, rouge de dépit.
J’eusse voulu que mon visage
fût le sol où il s’inclinait,
pour qu’en se prosternant à terre
il me fît le don d’un baiser.


Le jeune nageur


Sa taille mince et souple ondule
comme un arbuste au bord de l’eau,
mais il décourage l’amour
et repousse les soupirants.
C’est tout juste si, en nageant,
il montre à ses admirateurs
qui le contemplent de la rive
le trésor charmant de ses fesses.


Le jeune boulanger


Beau boulanger, pour toi je donnerais ma vie !
mais ta froideur, hélas, glace les plus ardents.
Ta boutique est le ciel, tu es la pleine lune,
et tes pains à l’entour sont les étoiles d’or
 (74).


Voici encore un exemple de cette préciosité descriptive — nous dirions volontiers de « gongorisme », d’autant plus qu’il s’agit précisément d’un poète d’Espagne :

Moïse ! sur ta joue un grain de beauté sombre
est l’ombre du reproche auprès de la lumière, —
ou plutôt, comme sur un parchemin bien blanc,
il est la lettre wâw et son point d’encre noire
 (75).


Sur le même sujet, cette autre variation :

Moïse ! enfer des cœurs et paradis des yeux !
le grain de beauté noir sur ta joue éclatante
       n’est pas la nuit auprès de l’aube,
mais bien plutôt un astre imprudent en sa course
qui s’est trop approché du soleil embrasé
       et s’est brûlé à son contact
 (76).


Nous avons dit que, comme chez les Grecs, l’aimé des poètes arabes est toujours un jeune garçon ; comme chez les Grecs aussi, il est souvent invité à profiter de sa jeunesse pendant qu’il en est temps, et le spectre de la maturité, sinon de la vieillesse, est agité devant lui :

Par Allâh, ton beau visage
est maintenant bien barbu.
Où est ta grâce enfantine
qui nous séduisait si fort ?
pleurons ta beauté enfuie :
tu es mûr pour d’autres jeux
 (77).


Au reste, pas plus que chez les Grecs, l’apparition du premier duvet sur la joue du garçon aimé ne signifie automatiquement la fin des relations amoureuses avec lui :

Jaloux et médisants m’accablent de sarcasmes
parce que mon ami commence à se raser.
Je leur réponds : amis, quelle erreur est la vôtre !
depuis quand le duvet est-il donc un défaut ?
Il relève l’éclat des lèvres et des dents
comme un tissu de soie où s’avivent les perles.
Moi, je m’estime heureux que le poil qui lui pousse
préserve sa beauté des regards indiscrets :
il donne à ses baisers une saveur nouvelle
et fait luire un reflet sur l’argent de ses joues
 (78).


Cependant, l’apologie de ces relations avec un garçon dont la barbe commence à pousser n’est pas exempte d’embarras, preuve qu’il s’agissait bien là d’une « limite » à ne pas dépasser, au moins en poésie :

Les jaloux ont crié au scandale : quoi, j’ose
aimer un beau garçon à qui pousse la barbe !
Eh bien, oui, j’ose. Eh quoi ? Si l’on aime un jardin
stérile et nu au temps de l’âpre sécheresse,
le délaissera-t-on quand l’herbe y poussera ?
 (79)



L’amour et le vin.

La lyrique arabe traditionnelle associait volontiers les plaisirs de l’amour à ceux du vin. Il y a tout lieu de penser qu’il en était de même dans la plupart des autres pays de l’Orient et du bassin méditerranéen, même là où nous n’en avons pas conservé de témoignages précis.

Du fait que les beuveries se déroulaient généralement entre hommes, le jeune garçon qui versait le vin pouvait aisément être appelé à dispenser également d’autres ivresses : le mythe de Ganymède nous le rappelle, comme — à des siècles de distance — le Satyricon de Pétrone. Quant aux Arabes, n’oublions pas que Mahomet lui-même, pour rendre désirables aux yeux de ses fidèles les délices du Paradis d’Allâh, y situe des échansons éternellement jeunes et beaux.

À partir du moment où le relâchement des prohibitions coraniques permit aux poètes arabes de chanter aussi bien les plaisirs de la pédérastie que ceux du vin (également illicites pour les Musulmans rigoristes), les deux thèmes allaient être indissolublement liés, jusqu’à fournir un inépuisable répertoire de clichés que nous retrouverons tout au long de l’histoire littéraire arabe.

L’image la plus courante consiste à comparer le rouge des lèvres du garçon à celui de la liqueur qu’il verse, et à partir de là pour comparer les deux jouissances. Aboû Nowas, on le sait, s’est fait une spécialité de ce genre poétique, particulièrement odieux aux pieux Musulmans, mais fort goûté du public aristocratique des cours princières du Moyen Âge :

Le garçon qui verse le vin
répand un parfum enchanteur.
Sa salive entre dans ma bouche
comme l’acier d’un sabre hindou.
Ah, poser seulement les lèvres
sur ses lèvres couleur de vin !
c’est absorber le plus doux baume
qui puisse rendre la santé…
 (80).


Bien entendu, les raffinements de la préciosité la plus échevelée se développent sur ce thème. Dans d’autres cas, c’est un prétexte à étaler une certaine truculence et à secouer les chaînes de l’hypocrisie :

Or ça, sers-moi du vin, et dis-moi : c’est du vin.
Fi de l’hypocrisie ; osons boire, et le dire.
Si d’ivresse en ivresse on sait passer sa vie,
La mort paraît bénigne et le destin léger.
Seul se trompe, à mon sens, celui qui reste sobre,
car à quoi sert, dis-moi, de se garder lucide ?
Le plaisir que l’on prend en secret, sous le voile,
le péché bien prudent, la débauche discrète,
très peu pour moi. Je veux jouir de tout au grand jour.
Si j’ai soif, que l’on dise : allons, vite, du vin !
Et, si j’aime un garçon, pourquoi taire son nom ?
 (81).


On pourrait remplir toute une anthologie de poèmes arabes sur ce thème, auxquels il faudrait joindre, bien entendu, ceux de Hâfiz et de Saadi en persan, et d’innombrables poètes turcs. Contentons-nous, ici, de noter que les variations lyriques sur le vin et l’échanson seront abondamment pratiquées par les poètes mystiques, qui en feront un de leurs thèmes favoris. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Femmes et garçons.

Tout comme les Grecs et les Romains, les Arabes, dès qu’ils osèrent chanter l’amour des garçons, s’amusèrent à l’opposer à celui des femmes. Non pas, bien sûr, sur le plan qui serait aujourd’hui celui d’un psychologue ou d’un psychanalyste, mais sur celui de la qualité du plaisir ressenti ! Les Mille et une Nuits contiennent un récit tout entier consacré à ce débat (82) ; on y voit le cheikh Al-Salhani et la savante Sett Zahia se répondre, du tac au tac, en invoquant tour à tour les charmes et les inconvénients des deux formes d’amour, tout en citant des poèmes, dont certains atteignent un rare degré de raffinement, ainsi celui-ci :

Ô svelte adolescent ! tes regards et tes joues
       sèment la mort autour de toi.
Ton glaive n’est pourtant que de fleurs de narcisse
       dans son fourreau de fleurs de myrte,
       mais il répand le sang des cœurs
et même la beauté jalouse ton éclat.


Les arguments en faveur de l’amour des garçons sont développés, sur un ton beaucoup plus cru, par la princesse Boudour (déguisée en homme) dans l’Histoire de Kamaralzaman et de la princesse Boudour (83). Ils sont si truculents qu’il vaut la peine d’en citer au moins quelques-uns : la plupart, du reste, sont classiques depuis l’Antiquité, et sont restés courants dans le folklore des peuples méditerranéens.

Tout d’abord, on oppose à la fraîcheur naturelle des garçons les fards et les cosmétiques des femmes :

Ô Zeinâb aux seins bruns, ô Hind aux tresses teintes,
vous cherchez, dites-vous, pourquoi je vous délaisse ?
c’est que j’aime cueillir les roses qui me tentent
sur le tendre duvet des fesses d’un garçon
plus que parmi le fard étalé sur vos joues.
Voilà pourquoi, ô Hind, ta chevelure teinte
ne m’attire plus, ni ton jardinet pelé,
Zeinâb, ni ton derrière où manque le duvet !


Et puis, l’amour des garçons ne risque pas de créer des familles nombreuses et d’embarrasser les amants par trop de progéniture :

Adorable garçon ! tu étais mon esclave,
mais je t’ai libéré pour t’aimer à loisir.
Quel plaisir ! avec toi, dont les flancs sont stériles,
On fait ce que l’on veut sans craindre les enfants !
Une femme, au contraire, avec ses larges hanches,
à peine on la culbute, elle accouche en série !


Ajoutons — détail scabreux — qu’à l’étroitesse voluptueuse du garçon s’oppose trop souvent la largeur excessive de la femme. Aboû Nowas avait exprimé cela avec verve et humour :

C’était une jeune esclave,
aux jolis seins arrondis,
visage couleur de feu,
noirs cheveux couleur de nuit.
Longtemps je la désirai,
si beau était son visage,
moi qui n’apprécie guère
les fruits encor peu formés.
Je la séduisis enfin
en lui composant des vers,
ô poésie ! ô magie
des cœurs épris de passion !
Alors je lui demandai
de m’accorder ses faveurs :
« Hélas ! j’en mourrai ! » dit-elle,
en poussant un gros soupir.
Je lui fis face, et soudain
j’eus l’impression de tomber
dans quelque gouffre sans fond :
je crus y être englouti.
Je criai dans mes angoisses :
« Jeune page, à mon secours ! »
Il accourut, me tira
hors de ce trou redoutable.
Alors je fis le serment
de ne jamais de ma vie
courir à nouveau ce risque
 (84).


L’histoire de Kamaralzaman et de la princesse Boudour contient d’autres poèmes, encore beaucoup plus crus et même grossiers dans leur dépréciation des femmes. À défaut de pouvoir les reproduire tous ici, citons ces vers de Mohammed al-Warrâk qui résument bien l’attitude des antiféministes convaincus :

Elle a compris que la beauté
séduit bien mieux l’amour des hommes
sous les traits d’un adolescent.
Elle a donc coupé ses cheveux
pour les coiffer comme un garçon,
et retroussé comme eux ses manches.
Chaque jour elle fait du sport,
joue à la balle et au bâton
et tire à l’arc avec des flèches.
Mais comment pourrait-elle, hélas,
boucher ce puits profond et sombre
tel que n’en a aucun garçon ?
 (85)


Enfin, l’argument classique de tous les misogynes de tous les temps : la femme est débauchée et infidèle par nature.

La vierge la plus neuve, à bien saisir les choses,
les vautours aiment mieux crever que d’y toucher.
Tu crois qu’elle est à toi, parce qu’en souriant
elle t’a murmuré des secrets amoureux ?
Erreur ! Demain, ce soir, elle vendra à d’autres
ses cuisses, ses secrets et son petit jardin.
Crois-moi : la femme, c’est un caravansérail
ouvert à tout venant. Entres-y si tu veux,
mais au matin, va-t-en ! Pars sans tourner la tête !
déjà quelqu’autre attend son tour devant la porte
 (86).


Toutes ces plaisanteries nous ouvrent, à défaut d’horizons lyriques, des perspectives sur la réalité des mœurs arabes du Moyen Âge : nous aurons l’occasion d’y revenir.

Les joies et les tourments de l’amour.

Beaucoup plus variée à cet égard que la poésie grecque, la lyrique arabe n’hésite pas, en chantant l’amour des garçons, à en exprimer les joies et les peines, les sentiments contrastés, les divers épisodes — l’espoir, la jalousie, les douleurs de la séparation, les émois du premier rendez-vous, tout ce qui fait la vie des amoureux —, bref : à considérer l’Éros pédérastique comme un phénomène affectant l’âme aussi bien que le corps, ce qu’avaient su faire au temps des Grecs les philosophes, mais non les poètes.

Le Collier de la Colombe constitue pour nous, dans ce domaine, un guide précieux, car c’est là précisément son sujet ; il serait dangereux toutefois, pour ce qui est de la réalité des mœurs, de nous y fier trop aveuglément, car Ibn Hazm, son auteur, se rattache plus ou moins à cette école de théologie mystique qui, fortement marquée par les spéculations néo-platoniciennes de l’Antiquité, considère volontiers l’amour sous un angle assez désincarné (87).

Si la valeur « documentaire » y perd, la délicatesse du sentiment poétique y gagne sans doute. Comme jadis Ovide, mais dans un tout autre esprit, Ibn Hazm évoque les charmes et les pièges des premières rencontres avec l’objet aimé, et définit les signes par quoi se marque la naissance de l’amour : « Sont encore des signes et des indices évidents de l’amour, le fait d’éprouver une satisfaction extrême à se trouver avec l’aimé dans un endroit exigu, et au contraire d’être gêné dans un endroit spacieux ; le fait que chacun cherche à s’emparer d’un objet que l’autre tient, de cligner facilement de l’œil à la dérobée, de se pencher en s’appuyant sur l’aimé, de chercher à toucher sa main, de palper autant que possible les parties apparentes de son corps, de boire ce qu’il a laissé dans la coupe et de rechercher, pour ce faire, l’endroit où il a posé ses lèvres… »

Ibn Hazm sait bien que, pour l’amoureux, l’objet aimé est toujours paré de toutes les perfections :

Un jeune homme brûlait d’amour pour un garçon
       dont le cou était un peu court.
« Les femmes au cou long et mince », disait-il,
       « me font penser à des couleuvres :
l’antilope légère à la svelte beauté
       a le col court, et le chameau,
lourd et disgracieux, balance son museau
       au bout d’un col interminable ».
Un autre, dont l’ami avait grande la bouche
       disait : « ainsi sont les gazelles ».
Un autre, qui aimait un garçon tout petit
       disait : « femme de haute taille
       n’est pas femme, mais ogresse ! »


Vérité de tous les temps, que Mozart chantera, sept siècles plus tard, sur les paroles de Da Ponte :

è la grande maestosa,
la piccina è ognor vezzosa…
 (88).


L’amour, selon Ibn Hazm, doit s’exprimer avec humilité et discrétion ; les rebuffades, les refus, les injures mêmes ne découragent pas l’amant sincère : il les considère comme des « jouissances d’amour ». Curieux masochisme que les Grecs n’avaient pas tout à fait ignoré, mais auquel la tradition arabe de l’amour « odhrite » ajoute une dimension nouvelle, et qui passera dans la lyrique occitane et française de l’époque suivante, mais non plus sous la forme pédérastique.

C’est dans la même perspective, presque mystique, qu’il faut considérer l’opinion de Ibn Hazm sur la fidélité :

Sache que la fidélité est d’obligation plus impérieuse pour l’amant que pour l’aimé (on ne saurait être plus éloigné de la réalité quotidienne : strictement appliquée, cette théorie conduirait à proclamer que la fidélité est plus importante pour l’homme que pour la femme !). Car c’est de l’amant que vient l’initiative de l’attachement, c’est lui qui cherche à contracter des engagements et à renforcer l’affection, c’est lui qui requiert la véritable intimité… tandis que l’aimé n’est autre que quelqu’un vers qui l’on est attiré ; il est libre d’accepter ou de refuser, et s’il refuse il n’est point blâmable.

Cette délicatesse de sentiments, même si elle semble largement idéalisée, a son charme. La réconciliation des amants après une dispute, les douleurs de la séparation, les joies des retrouvailles, sont évoquées par Ibn Hazm en des pages d’une grâce parfaite :

Je peux voir sa demeure à toute heure du jour,
mais, hélas, on le tient éloigné de mes yeux !
À quoi me sert-il donc d’être proche de lui,
si je ne puis jouir de sa vue adorée ?
Ô voisin bien-aimé ! je t’entends près de moi,
inaccessible autant que la lointaine Chine.
Je meurs brûlé de soif au bord de la fontaine,
sans personne, sans rien qui m’aide à y puiser,
semblable à un cadavre au fond de son tombeau,
tout proche des vivants, mais à jamais loin d’eux.


L’absence et le retour sont, du reste, des thèmes familiers à la poésie amoureuse arabe :

Tu me quittes, ami, mais, proche ou bien lointain,
       tu restes avec moi quand même.
Je pleure ton absence, et pourtant, je l’avoue,
       c’est moi qui suis seul à blâmer.
Sache qu’en ce voyage, au loin, où que tu sois,
       tu as un compagnon fidèle :
je te le recommande, ami, prends-en bien soin !
       C’est mon cœur attaché au tien.
Lorsque, là-bas, très loin tu penseras à moi
       en désirant de mes nouvelles,
il t’en apportera et parlera pour moi :
       point ne sera besoin d’écrire !
 (89)


La jalousie et la rupture inspirent aussi les poètes :

Traître ! n’avions-nous pas conclu ensemble un pacte ?
pourtant tu m’as trahi, j’en ai la preuve, hélas !
Alors pourquoi vouloir à tout prix le nier ?
Jure autant que tu veux, j’ai des témoins plus sûrs.
Ainsi tu es volage, et tu aimes changer ?
tu veux un autre ami ? eh bien, soit ! bonne chance !
Tu te plais à jouer le dédain et l’oubli,
mais cela ne me fait, crois-le, ni chaud ni froid.
Je te suis devenu, sans doute, indifférent ?
même chose pour moi : mon cœur t’ignore aussi.
En tout cas, n’attends pas ensuite mon retour ;
cesse d’imaginer que je te reviendrai.
Dans mon amour je t’ai toujours tenu parole,
je te tiendrai parole aussi dans mon oubli
 (90).


Les Arabes savent qu’en amour des concessions mutuelles sont nécessaires et qu’une union n’a de chances de durer que si les amants ferment les yeux sur les imperfections de leur partenaire :

Prends donc ton ami tel qu’il est,
car si tu refuses de boire
l’eau du bassin de l’oasis
avec ses menus brins de paille,
tu risques de mourir de soif…
 (91).


Enfin, le plaisir physique.

Dans son ensemble, la poésie arabe est d’une extrême discrétion sur les jouissances que peuvent se dispenser les amants du même sexe. Sans doute la prohibition coranique joue-t-elle ici son rôle : mieux valait ne pas évoquer avec trop de précisions ces pratiques qu’Ibn Hazm, on s’en souvient, jugeait « affreuses et répugnantes » alors même qu’il venait de raconter l’histoire de deux amis qui, après une brouille, « jouissent enfin l’un de l’autre et se donnent l’un à l’autre le bonheur ».

Ce n’est pas sur la poésie qu’il nous faudra compter pour savoir quelles étaient les pratiques érotiques favorites des amants homosexuels dans le monde arabe classique ; il est vrai que nous avons d’autres sources d’information.

Retenons seulement ici qu’avec leur génie lyrique incontestable, les poètes arabes ont su évoquer les émois et les frissons de la volupté pédérastique avec une rare délicatesse :

Ô cette nuit passée avec toi, mon aimé,
       comme elle était obscure !
mais nos cœurs amoureux répandaient la lumière.
Comme un gardien jaloux, la lune à l’horizon
       surveillait nos ébats,
       et les étoiles d’or veillaient en sentinelle.
Mais nous, nous observions leurs rayons dans nos coupes,
       ivres de leur clarté,
et nous baisions le sein de l’astre de la nuit
 (92).






  1. Mille et une Nuits, Histoire de la princesse Zuleika (d’après la trad. Mardrus).
  2. Ibn An-Nabîh (Syrie, iiie s.), d’après la trad. de Jawdât Rikabi, La poésie profane sous les Ayyûbides, Paris, 1949.
  3. D’après la trad. de G. Rat.
  4. Ce dernier poème est d’Aboû Nowas.
  5. Ibrahim Ibn Sahl (Séville, xiie s.), d’après la trad. de Mohamed Soualah, Ibrahim Ibn Sahl, poète musulman d’Espagne, Alger, 1914.
  6. Idem.
  7. Behâ Ed-Din Zoheir (Syrie, xiie s.), d’après la trad. anglaise de E. H. Palmer, Cambridge, 1877.
  8. Aboû Nowas, cité dans les Mille et une Nuits, « Adolescentes ou jouvenceaux » (d’après la trad. Mardrus).
  9. Harîrî, Séances, d’après la trad. de Sylvestre de Sacy, Chrestomathie arabe, VII, p. 177.
  10. Al-Gobâri, dans Al Mostatraf, d’après la trad. de G. Rat.
  11. Aboû Nowas, d’après la trad. de Ch. Pellat, Langue et littérature arabe, p. 103.
  12. « Adolescentes ou jouvenceaux » (cité ici d’après la trad. Mardrus).
  13. D’après la trad. Mardrus.
  14. Aboû Nowas, d’après la trad. de R. Khawam, La poésie arabe (éd. Marabout-Université), p. 113.
  15. Mohammed Al-Warrâk, dans Les Délices des cœurs (d’après la trad. de R. Khawam, p. 234).
  16. Mille et Une Nuits, « Histoire de Kamaralzamen et de la princesse Boudour » (d’après la trad. Mardrus).
  17. Cité ici d’après la trad. de L. Bercher.
  18. Don Giovanni, acte I, scène 5.
  19. Behâ Ed-Din Zoheïr, d’après la trad. anglaise de E. H. Palmer.
  20. Id.
  21. Bachar Ibn Bourd (Bagdad, viiie s.), d’après la trad. de R. Khawam, La poésie arabe, p. 106.
  22. Ibrahim Ibn Sahl, d’après la trad. de Mohammed Sovalah.


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Introduction
I. — Les voluptés de l’antique Orient
La Palestine et la Syrie. La Mésopotamie et l’Iran.
L’Égypte. L’Afrique du Nord. L’Espagne. La Sicile. L’Inde
II. — Mœurs arabes d’avant Mahomet
III. — Le Coran et l’homosexualité
IV. — La muse grecque et les garçons
V.
La description de l’aimé. L’amour et le vin.
Femmes et garçons. Les joies et les tourments de l’amour
VI. — Le bien-aimé céleste
VII. — De la poésie à la réalité
La littérature et la vie. Pudeur et délicatesse de sentiments.
Garçons faciles et prostitution masculine. Lieux de rencontre.
Pédérastie et libre-pensée. De la bisexualité à l’homosexualité exclusive.
L’inversion sexuelle. Amours de princes
VIII. — Hier, aujourd’hui, demain

Voir aussi

Source

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